EROÏCA, Kosmas POLITIS, Ginko éditeur

Publié le par Mary B.

EROÏCA, Kosmas POLITIS, Ginko éditeur

« Bien sûr ce ne sont là que des histoires d'enfants. A d'autres époques, et même à celle-là, nous avons été les témoins d'événements bien plus importants, mais quand nous cherchons le sommeil, les êtres aimés dont la disparition fut pour nous comme la fin du jour, envahissent notre mémoire. Pour nous les choses n'ont pas repris leur place. Aujourd'hui encore des idées, tels des pressentiments, jaillissent du fond de notre cœur et le font battre. Et pourtant depuis longtemps l'ultime est consommé »

GENERATION 1930

Kosmas Politis est un auteur grec né à Athènes en 1888. Il s'y éteint en 1947. Il appartient, avec d'autres auteurs, au mouvement littéraire appelé la « Génération de 1930 ». En 1922, les nationalistes turcs, avec à leur tête Mustapha Kémal, se révoltent contre le sultan et revendiquent les terres occupées depuis des centaines d'années par les populations hellénophones de Turquie. La Grèce se voit obligée de répliquer à l'agression kémalienne par un conflit armé qui aboutit à un désastre pour l'armée hellène. Beaucoup de prisonniers sont internés et maltraités dans les camps turcs et les deux pays procèdent à l'échange des populations. Ainsi, des milliers de grecs installés en Turquie retrouvent un pays qu'ils n'ont jamais connu. Cette période est appelée en Grèce « La Grande Catastrophe ».

Après cette dramatique période, une nouvelle génération d'auteurs émerge dans les années 30. Elle est un quête de liberté, de renouveau, d'ouverture. Ce n'est pas un hasard si le manifeste publié par un de ces auteurs, Georges Téotokas, s'intitule Esprit libre.

Eroïca est publié en 1937. Il s'agit d'un roman qui se déroule en Grèce dans une petite ville fictive appelée Eléminthe, au pied du mont Akorphos. Les personnages se rendent aussi à Deucalia, au bord de la mer, pour y célébrer une fête. Le roman se déroule du Mardi Gras à la fête de Mi-Carême, c'est-à-dire d'une fête licencieuse et permissive au temps du jeûne et de la privation puis des plaisirs carnavalesques renouvelés. Parallèlement à ces fêtes symboliques, les personnages du roman, un groupe d'adolescents grecs et italiens, vont eux aussi osciller entre vie, amour et mort. Loïzos, le chef de bande, va perdre son meilleur ami Andréas. Avec Alékos, un autre garçon du groupe, ils font la rencontre de Monica, la fille d'un diplomate, et se déchirent autour d'elle. Loïzos disparaît et Alékos meurt.

PARASKEVAS KODRATOS

Le roman grec des années 30 ne cherche pas à renouveler le genre romanesque. Il perpétue la forme du roman réaliste que nous connaissons en France au XIXe siècle. Néanmoins, dans Eroïca, le statut du narrateur se complexifie par rapport à celui du narrateur omniscient du roman réaliste.

Le lecteur pense d'abord que le narrateur est Alèkos, un des jeunes adolescents héros du roman. Il apprendra par la suite, au milieu de l'oeuvre, qu'il s'agit de Pareskevas Kodratos, le cousin d'Alékos.

L'ambiguïté est maintenue volontairement par l'auteur pour donner une impression de désinvolture, mais aussi pour qu'un personnage spectateur (et non acteur) de l'histoire prenne en charge le récit. Pareskevas, comme Mémas, Stravos, Michalis, n'est que l'un des témoins de l'histoire d'amitié entre les deux héros, Alékos et Loïzos, qui ont tous deux quinze ans.

Eroïca est donc un roman sur l'adolescence, l'apprentissage de la vie, la perte de l'innocence. Le personnage féminin du roman, Monica, la fille du consul d'Italie, chante à plusieurs reprises cette comptine en français dans le texte : « Nous n'irons plus au bois les lauriers sont coupés ».

Kosmas politis cueille ses personnages à cet instant transitoire de la vie, où l'on n'est plus « ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. » Le roman a souvent été rapproché du Grand Meaulnes, on pourrait aussi le rattacher aux Faux-Monnayeurs d'André Gide publié en 1925.

Kosmas Politis est le nom de plume de Taveloutis Paraskevas: l'auteur ne cesse en effet d'intervenir dans la narration, de commenter le passé dans le présent de l'écriture et de mettre à distance les événements narrés avec un concept que les grecs ont inventé : la nostalgie. « C'est ici que nous jouions. Nul n'est prophète, ni mendiant, en son pays. La terre a durci. C'est en vain que nous avons mendié un peu de passé dans les rues sans intérêt. »

D'autre part, l'auteur établit tout au long de son œuvre de nombreuses prolepses, certains épisodes se répondent, avec un art de la préparation ténu mais subtil.

Le roman commence par la cavalcade joyeuse des jeux d'enfants menés par leur chef Loïzos. Par la suite le héros s'enfuira sur une charrette pour suivre des comédiens. C'est sur une autre qu'Alékos tente de le rattraper. Le motif du cavalier casqué traverse toute l'oeuvre : le personnage de Loïzos est assimilé par l'auteur à la figure mythologique d'Achille.

Kosmas Politis exige un lecteur coopératif qui sait combler les blancs. Il esquisse plus qu'il ne peint, par touche, à la manière d'un peintre impressionniste.

Sa Grèce n'est pas écrasée de soleil, le mer n'y est que peu présente, ce roman pourrait se passer partout ; mais le sens du tragique et de la fragilité des êtres que développe son écriture est lui, profondément grec.

"UNE RENCONTRE TIMIDE AVEC DES BRANCHES FLEURIES"

Les héros d'Eroïca sont tous des adolescents. Au cours d'un de leurs jeux, Alékos et Loïzos font faire la rencontre de Monica, la fille du consul d'Italie dans le jardin de la maison de son père. Cette jeune-fille à la beauté « renversante » est le seul personnage féminin marquant du roman . Bien que très jeune, elle représente LA femme. Elle est de celles pour qui l'on se tue, comme il est dit dans le roman. Alékos va tomber amoureux de Monica et Monica de Loïzos. Instable, mauvais garçon, cynique, Loïzos refuse de se rendre à la fête qu'organisent les parents de Monica pour le Carnaval. Alékos va profiter de l'absence de son compagnon pour entrer dans le cœur de Monica. Kosmas Politis renouvelle ici le motif du trio amoureux, nécessairement voué à l'échec.

Comme dans Le Roman de la Rose, l'amour naît dans le jardin, un personnage à part entière du récit. Il est caractéristique du jardin méditerranéen : orangers, glycine, violettes, cyprès. Mais derrière le bougainvillée, pour qui sait regarder, se cache un autre jardin si vaste qu'il en devient irréel. La description de l'auteur bascule alors dans le rêve. On y trouve des ruisseaux, des mosaïques, des femmes vision.

Ce jardin exalte toutes les thématiques du roman : l'amitié masculine qui se fait et se défait, la beauté de Monica, double de la belle Hélène, les fêtes de la société oisive et bourgeoise des années 30, qui évoquent celles décrites par Fitzgerald.

Le jardin du consul est le centre de gravité de tout le roman, théâtre de verdure où s'animent les personnages.

« Les deux enfants passèrent près des orangers. On voyait bleuir le blanc marmoréen de le pergola et les pousses qui couraient dessus était d'un mauve rose. C'était la même chose pour la glycine du mur d'enceinte_mais là on aurait dit que le soir se distillait en parfum et non en couleur et se déposait près d'eux dans le lilas, au crépuscule. »

"LA NECESSAIRE AVENTURE DE LA VIE "

Le titre du livre, Eroïca, signifie en Grec ancien « actes héroïques». Loïzos, héros solaire et tourmenté est une des figures de l'héroïsme tel que le conçoit Kosmas Politis. Devant les épreuves de la vie, Loïzos reste un être libre, qui refuse de se compromettre et préfère la mort, ou le risque de la mort, à la médiocrité. Il rejoint en cela l'idéal du héros épique Achille. « Pour nous, les enfants, il ne resta de tout cela que la limpidité d'une légende...Loïzos...Sous ses pas, la terre palpitait comme un cœur qui bat plus vite, les champs, verts ou dorés, ondoyaient autour de son corps, quand il les traversait, plein d'une joie antique. Son cri de triomphe brisait la voûte du ciel, et il en retombait dans nos mains des émeraudes et des saphirs »

Cet adolescent écorché rejoint le mythe parce qu'il va apprendre à faire de sa vie un destin.

Au cours du roman, il est soumis à un certain nombre d'épreuves qui le détachent inexorablement du monde de l'enfance. Il doit faire face à la mort de son meilleur ami Andréas, qui meurt du tétanos, après s'être blessé dans un jeu. Du pharmacien ou du médecin Papakostopoulos, dont ils haïssent le fils, Pierre, les enfants ne sauront jamais déterminer lequel des deux est responsable de la mort d'Andréas. Puis c'est à celle de sa mère qui l'a abandonné à laquelle il est confronté. Loïzos traverse une crise mystique et se détache peu à peu de la bande.

Il quitte progressivement le monde de l'enfance et part à l'aventure avec des comédiens pour ne jamais revenir. Ce départ symbolise le passage prématuré mais définitif à l'âge adulte.

Alékos , devenu chef de bande, meurt à la suite d'un jeu qui tourne mal.

Dans ce roman qui traite de la perte des illusions, Kosmas Politis renouvelle aussi les thématiques du roman d'apprentissage.

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : Eroïca

Auteur : Kosmas Politis

Editions : Ginkgo éditeur

ISBN : 978-2-84679-100-7

Prix : 19€

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