Le Conte d'hiver, SHAKESPEARE, Garnier-Flammarion

Publié le par Mary B.

Je suis une plume emportée à tous les vents. Vivrai-je pour voir la bâtarde se mettre à genoux et m'appeler son père ? Plutôt la brûler tout de suite que la maudire alors.  

La difficulté de cette chronique réside sans nul doute dans l'aporie suivante : comment dire du bien de Shakespeare sans se vautrer dans l'hagiographie ? Peut-être en ne servant que le texte, lu en un après-midi pour des raisons professionnelles, donc à reculons, avec l'aversion qu'une classiciste développe depuis un certain temps, par esprit de contradiction, contre le classicisme, quand il s'agit de construire ici un petit panthéon personnel à l'abri des programmes officiels. Mais un auteur, fût-il depuis longtemps canonisé, qui intitule une des ses dernières œuvres Le Conte d'hiver qui traduit l'expression anglaise The Winter's tale et qui signifie "mensonges" ou "contes de fées éculés" mérite tout de même quelques lignes.

Au moment où il écrit cette pièce en cinq actes, Shakespeare a déjà tout cassé : les codes comme la baraque du théâtre élisabéthain. Il œuvre sans n'avoir plus rien à prouver et c'est ainsi qu'il donne, non une pièce, mais une leçon, non pas magistrale, mais virtuose, enthousiaste, vivante de savoir-faire et de savoir dire.

Léonte, roi de Sicile, est fort malheureux. Sa femme Hermione le trompe avec son ami Polyxène roi de Bohême, présent à sa cour depuis neuf mois. La reine est même tombée enceinte du rival. Mais Léonte a-t-il des preuves de ce qu'il croit ? C'est lui qui a supplié son épouse d'empêcher Polyxène de rentrer chez lui, il les a vus se parler, mais rien de plus, et l'enfant qui vient de naître, une fille, supposée bâtarde, n'est que son portrait craché. L'Enfer de Clouzot, puis de Chabrol, avec quelques siècles d'avance. En effet Hermione est innocente et même l'oracle de Delphes, dont reviennent deux serviteurs, l'affirme. Léonte, aveugle et fou, défie le dieu Apollon, tue sa femme, et confie sa fille à des gardes pour qu'ils l'abandonnent aux bêtes sauvages.

De l'acte I à l'acte III, une tragédie du pouvoir et de la tyrannie à la mécanique parfaite s'écrit, alliant les références sophocléennes au mythe d'Œdipe rejeté enfant de la cité et l'esthétique baroque qui permet que des ours tuent les gardes un peu trop zélés et que les bateaux fassent naufrage dans des tempêtes ensanglantées.

L'acte IV s'ouvre sur un discours du Temps, venant  justifier une ellipse de seize ans, lui, qui, comme Shakespeare, peut tout se permettre. La pièce se poursuit sur le mode de la pastorale, avec des rebondissements et des scènes de reconnaissance empruntés à la mythologie romaine, quand les bergers recueillent les enfants de rois cachés dans des sacs ou des paniers, mais aussi à la narrativité rocambolesque du roman grec antique, comme Chéréas et Callirhoé. La pièce s'achève par un dernier coup de théâtre ou un dernier coup de maître.

Le Conte d'hiver se lit comme un passage en revue de tous les possibles dramaturgiques, une déclaration d'amour à l'art théâtral et à la littérature mais aussi comme un best of.

Enjoy !

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : Le Conte d'hiver traduction et présentation par Daniel Loayza

Auteur : Shakespeare

Édition : Garnier-Flammarion bilingue

ISBN : 978-2-0813-7682-3

Prix : 13 €

 

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