Voies étroites vers les hautes terres. Jordi Pere CERDÀ, Éditions Cénomane

Publié le par Mary B.

Voies étroites vers les hautes terres. Jordi Pere CERDÀ, Éditions Cénomane

« Le vent venait rappeler qu'il y avait des pays, qu'il y avait des contrées lointaines, des pays là-bas, bien au-delà de là-bas, des pays, qui, ainsi manifestaient leur présence, ou peut-être leur absence. La vieille Faieta racontait parfois que les Maures avaient caché un trésor dans le château d'Estaüja, avant de s'enfuir, se promettant bien qu'ils reviendraient le chercher. Qui peut le dire? »

« DETOURNEZ-VOUS DE CE QUI EST ETROIT »

Jordi Pere Cerdà, de son vrai nom Antoine Cayrol, est un écrivain catalan, poète, dramaturge, ancien résistant et membre du parti communiste né à Saillagouse en 1920, petit village de Cerdagne, région frontière des Pyrénées Orientales et mort en 2011 à Perpignan.

Récompensé en Catalogne espagnole par plusieurs prix littéraires prestigieux, il reste cependant méconnu du grand public. Son oeuvre n'est que partiellement traduite en langue française. Son roman Voies étroites vers les hautes terres publié en 1998 à Barcelone, puis traduit en français aux éditions Cénomane en 2006, se définit ainsi selon son auteur: « Une sorte de synthèse de l'ambiance, de la vie, du climat politique et social d'une Cerdagne tiraillée entre deux influences, deux pouvoirs, deux pensées, deux structures. Cela vu au travers de quelques personnages et courant sur un siècle, le dix-neuvième, un peu avant, un peu après. »

Bien plus qu'un roman régional, cet ouvrage est avant tout une saga familiale, aussi bien qu'un témoignage historique sur la France industrielle du XIXe siècle et sur les tensions qui agitent à cette époque la Catalogne sur fond de guerres carlistes.

Il est surtout irrigué par une langue riche, unique, étincelante. Traversée de drames, de femmes, et résolue dans un coup de feu, l'intrigue prend un tour tragique puisque « Nous, les Catalans, même quand nous buvons, nous donnons dans la tragédie. »

Jordi Pere Cerdà ne se replie pourtant pas sur des revendications identitaires régionalistes étriquées, il hait l'étroitesse, les gorges, les goulets, les pièges. L' écrivain aigle ne plane que sur les hautes terres.

SECRETS DE FAMILLE

Voies étroites vers les hautes terres est avant tout l'histoire complexe d'une famille qui court sur plusieurs générations. Il serait même plus juste de parler du récit de l'histoire d'un clan, les Corretger, originaires des montagnes cerdanes, dans le nord de la Catalogne. Ils évoluent dans une société rurale

dominée par le pastoralisme et sont propriétaires d'une filature. La première génération est composée de plusieurs frères et soeurs, Maria, Eudòxia, Antonet, Pau, Zacari, la deuxième de Paulí et de sa femme Matilde, qui ont trois fils dont deux partis à Lyon: Just, Joan et Josep.

Just est le héros du roman. Il quitte sa Cerdagne natale pour rejoindre l'oncle Viçens à Lyon qui travaille aussi dans le domaine de la filature.

Proche des Thibault de Roger Martin du Gars, le roman emprunte aussi au naturalisme zolien lorsqu'il nous fait découvrir le monde des Canuts de Lyon et les crises qui touchent la confection de la soie, de la laine et du coton.

« La science faisait fonctionner les fabriques, la fabrique traitait toute la laine du pays, et plus encore, les femmes venaient y travailler ».

Just passe sept années à Lyon. Il y découvre l'univers de la grande ville, si différent du pays natal « Le ciel est gris […] et on parle un français auquel il ne se fait pas. Un français bien différent que celui qu'on enseignait à Perpignan », l'amour « Elle l'avoue, elle s'appelle: Hortense. C'est comme ça, avec les femmes. Un prénom pareil vous tombe dessus en pleine rue, au milieu de l'espace vide où vous marchez, un prénom tombe comme un caillou » et l'ambition « Il lui semble que Just a raison de vouloir moderniser la vieille teinturerie. En effet, les machines font baisser les prix ».

Voies étroites vers les hautes terres se rapproche donc aussi des romans de Balzac.

Le retour au pays natal du fils Just pour épouser une riche fille de Ripoll sera l'occasion pour l'auteur de développer l'histoire du père, Paulí. Un autre clan vient alors s'agréger à ceux des Corretger, celui de la famille Ner. On y découvre que Regí Ner, le forgeron, est un enfant bâtard dont le vrai père est Lluìs Domenec le contre-maître, que sa femme Teresa a un amant, Quervígol, dont le frère, August, devait épouser Eugènia Corretger, la soeur de Paulí, condamnée à la solitude et à la stérilité après la mort de son promis.

Le roman ne tourne néanmoins jamais au feuilleton, la langue recherchée et complexe de Jordi Pere Cerdà l'en empêche.

« TOUTE LANGUE FAIT FAIT FEU/TOTA LLENGUA FA FOC »

Cette phrase donne son titre au deuxième recueil poétique publié par l'auteur, mais elle peut parfaitement s'appliquer à sa prose.

L'écriture de Cerdà est complexe, les voix narratives ne sont pas toujours facilement identifiables. L'auteur tutoie ses personnages, brouille le fil du récit par des anticipations ou des retours en arrière, interrompt la narration avec des réflexions parfois hermétiques «[...] le dieu premier, primitif, comme si de l'esprit avaient fui tous les filtres de la réflexion ».

Ces difficultés apprivoisées, se donne à lire une extraordinaire prose poétique, tantôt moderne, au sens baudelairien du terme, « Le masque abolit tout et s'entoure d'un bruit latent, mort, insistant, neutre comme les gens qui habitent les faubourgs, entassés, accrochés au corps des fabriques, on dirait qu'ils craignent de s'en éloigner, qu'il réclament leur part de fumée, d'odeur et de bruit » , tantôt érotique « Pour la première fois les secondes lentes émeuvent un accord des peaux qui se frottent dans l'impatience du contact ».

La langue de Cerdà est fluide, riche, saturée d'images, vivante comme la flamme, mais c'est lorsqu'elle célèbre le pays catalan qu'elle atteint ces hautes terres si chères à l'auteur.

« NOUS LES CATALANS, NOTRE LOT, C'EST LA TRAGEDIE »

De la Cerdagne et de la Catalogne Jordi Pere Cerdà célèbre la beauté « Ta terre, toute blanche, de la neige des montagnes, dressées comme des pieux, au-dessus de la blondeur des blés » et la dualité « la mer d'un côté, la montagne de l'autre, ou le massif, ou le rocher, ou la grande chaîne, de loin déjà redoutable des Pyrénées ».

Il la chante comme une région frontière qui s'offre à tous et ne se donne à personne. Traversée par les Celtes, les Romains, les « Barbares dompteurs d'éléphants », les Goths, les Francs, elle n'appartient qu'à ce que l'auteur appelle « la chaîne du sang ou des amis ».

Il en évoque aussi surtout le peuple, et à la faveur d'une comparaison surprenante entre l'outre en peau de bouc à laquelle les Catalans boivent et l'étymologie du mot « tragédie » qui signifie en grec le « chant du bouc », il confère à ces hommes et à leur territoire une dimension tragique « La tragédie a toujours pesé sur nous, ou, si vous préférez, a toujours été proche ».

Le roman s'achève sur l'assassinat de Paul et le suicide de Quervígol que la guerre a rendu unijambiste.

Histoires de familles, fausses naissances, révélation des origines, personnage boiteux, la tragédie en effet est bien l'intertexte privilégié par l'auteur.

Au delà de la culture catalane, c'est une culture des Suds méditerranéens qui est exprimée dans sa beauté, sa violence, sa radicalité. Et cette culture dialogue forcément avec la grécité.

Mary B.

Titre : Voies étroites vers les hautes terres

Auteur : Jordi Pere Cerdà

Editions : Cénomane

ISBN : 2-916329-00-5

Prix : 23€

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