À la grâce des hommes, Hannah KENT, Pocket

Publié le par Mary B.

À la grâce des hommes, Hannah KENT, Pocket

Je ne dis rien. Je suis résolue à me fermer au monde. Je veux endurcir mon coeur et m'accrocher à ce qui ne m'a pas encore été volé. Je ne me laisserai pas glisser vers le néant. Je me retiendrai à ce que je suis, je le garderai contre moi, je fermerai mes poings sur tout ce que j'ai vu, senti et entendu-les poèmes que j'ai composés en lessivant, en fauchant ou en cuisinant jusqu'à en avoir les paumes à vif, les sagas que je connais par coeur. Tout cela, je l'emporterai sous l'eau avec moi. Mes mots ne seront plus que des bulles d'air. Nul ne pourra les retenir. Ceux qui me regarderont verront une putain, une folle, une meurtrière, une créature qui rougit l'herbe de sang et rit à gorge déployée, la bouche pleine de terre. Ils prononceront le mot "Agnes" et verront une sorcière, une araignée prise dans sa propre toile. Ou un agneau encerclé par des corbeaux, bêlant pour appeler sa mère. Mais ils ne me verront pas. Je ne serai pas là.

Agnes Magnúsdóttir, une jeune paysanne islandaise, a été condamnée pour sa participation au meurtre de Natan Ketilsson et de Pétur Jónsson dans la nuit du 13 au 14 mars 1828 à Illugastaðir, péninsule de Vatnses, dans le nord du nord de cette île du nord. Elle doit être exécutée bientôt, avec son complice Friðrik Sigurðsson, tandis que la troisième condamnée, Sigga, vient d'être graciée par le roi du Danemark. En attendant le jour de sa mort, Agnes est placée chez un couple de fermiers, Margrét et Jón, qui vivent avec leurs deux filles, Laugga et Steina, deux adolescentes du même âge que la meurtrière. Personne au sein de cette famille de bons protestants ne veut d'une telle sorcière sous son toit. Mais le flic Björn Blöndal, aussi raide qu'un morceau de viande de renne séchée, en a décidé autrement. De toute façon, le révérend Thorvardur Jónsson, que la jeune femme a choisi pour être son directeur de conscience, sera présent pour la surveiller de près.

Qui ne lit pas est aveugle

Avant le meurtre de son grand amour Natan, Agnes lisait des sagas, ces œuvres denses aux multiples rebondissements tant prisées des islandais pour résister aux longues soirées d'hiver ou aux hivers tout court, elle échangeait des poèmes avec la poétesse Rósa, avec qui Natan avait eu une liaison puis une fille, elle connaissait des bribes de médecine que Natan lui avait enseignées, mais lorsqu'elle arrive chez Margrét et Jón, elle n'est plus qu'une morte vivante, épuisée par des années de prison, qui pue la pisse et la merde et dont le corps est recouvert de bleus. Pourtant, la seule sorcière de l'œuvre n'est autre que son auteur, qui envoûte le lecteur, n'ayant d'autre choix que de tomber amoureux d'Agnes, malgré ce dont on l'accuse. Même la fragile Margrét, qui tousse et crache du sang, ne peut s'empêcher, lorsqu'elle accepte de s'occuper d'elle en échange d'un travail de bête de somme, d'éprouver de la tendresse pour la condamnée, tout comme le jeune révérend Tóti, qui au fil de leurs discussions dans le badstofa (la pièce de vie des fermes islandaises) finit par s'avouer en rougissant qu'elle est vraiment belle.

Les aurores boréales annoncent toujours du mauvais temps

Hannah Kent est née en Australie, Adélaïde, en 1985. À la grâce des hommes est son premier roman, inspiré d'une histoire vraie, celle de la dernière femme exécutée en Islande. Le nom d'Agnes Magnúsdóttir parle à tous les islandais car elle fait partie d'un lointain et sombre folklore dont les histoires se transmettent de génération en génération. Pour écrire ce livre, l'auteur s'est abondamment documentée et a recueilli les témoignages des descendants des protagonistes. Mais si Hannah Kent ne racontait pas elle-même la genèse de son roman à la fin de l'histoire, il serait tellement naturel de la ranger parmi les meilleurs auteurs de la littérature nordique. Dans les cris des oiseaux, le récit des agnelages, la restitution des morsures du froid, de la désolation des paysages de neige et de glace, la solitude des fermiers, on trouve la patte d'un Arto Paasilinna ou d'un Jørn Riel. Cet auteur du pacifique signe un des plus beaux romans scandinaves contemporains qui soit. Savoir faire le tour d'un monde d'un trait de plume n'est pas donné à tous.

Aujourd'hui, je n'ai plus personne à aimer. Plus personne à enterrer.

Dans ce roman, le récit est à la fois pris en charge par un narrateur omniscient mais aussi par Agnes qui commente le présent de l'action et fait partager ses doutes, ses peurs et ses sentiments au lecteur. C'est ainsi que l'auteur crée l'empathie pour ce personnage d'agneau sacrifié (Agnes vient du latin agnus, l'agneau) qui raconte rétrospectivement sa vie au révérend Tóti. La vie d'une Cosette venue du froid, fille illégitime, abandonnée par sa mère, ignorée par son père et contrainte de travailler de ferme en ferme, mais éduquée et lettrée grâce à une de ses mères d'adoption, qui meurt en couche. C'est au cours de ses errances dans les paysages lunaires d'Islande qu'elle rencontre Natan, un fermier qui connaît les plantes médicinales et initie Agnes à l'amour. De l'étrange ménage à trois qu'ils forment avec Sigga, naissent des tensions, une histoire d'amour secondaire et un concours de circonstance qui mène Natan et son employé Pétur à la mort. Trop belle, trop lettrée, trop différente et trop responsable pour ne pas être coupable, Agnes écope de la plus lourde peine. Le lecteur la suit jusque sur la colline où elle aura la tête tranchée par une hache, avec l'espoir qu'elle puisse y échapper. Ces instants tragiques, aux accents hugoliens, puisqu'ils sont les derniers d'une condamnée, Agnes les passe à trembler en tenant la main du révérend qui est devenu son ami. Le lecteur aussi, en tournant les pages, persuadé que quelqu'un va s'indigner contre la défaillance de la justice des hommes. Mais sur la colline, seuls les corbeaux crient.

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : À la grâce des hommes

Auteur : Hannah Kent

Éditions : Pocket

ISBN : 978-2-266-25386-4

Prix : 7,40 €

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