République-Bastille, Melpo AXIOTI, Éditions de la Différence

Publié le par Mary B.

République-Bastille, Melpo AXIOTI, Éditions de la Différence

« Il faudrait qu'on écrive un livre où toutes les choses puissent être contenues : où l'on puisse voir et entendre en même temps. Et sentir. Comme ça se fait dans la vie. »

Melpo Axioti, un écrivain grec originaire de l'île de Mykonos, fille d'une famille aisée et bourgeoise, née en 1905 et morte en 1973, publie en France et en langue française, en 1949, avec l'aide de Louis Aragon qui devient son éditeur, un roman intitulé République-Bastille. Il fait suite à son premier roman, Nuits difficiles, paru en Grèce en 1938, et constitue avec lui un diptyque. Nuits difficiles s'achève en effet par la scène finale d'un voyage en bateau, où la jeune héroïne, dont on suppose qu'il s'agit de Melpo Axioti, puisque cet ouvrage comporte beaucoup de caractéristiques de ce que Serge Doubrovsky nomme plus tard, en 1977, « l'autofiction », avec son ami Nikos, s'embarque pour un pays étranger. La narratrice fuit une société grecque sclérosée, pétrie par les archaïsmes et le patriarcat, l'absence de liberté et de perspective autre que celle du mariage pour une jeune femme, et un pays en ruine ravagé par des guerres successives. Alors que sa mère est partie, que son fiancé l'a abandonnée et que son père est mort, la narratrice quitte la Grèce, où elle n'a plus rien ni personne à perdre.

République-Bastille commence par l'évocation d'un voyage en bateau, ce qui le lie inextricablement au dénouement de Nuits difficiles, « Rien n'est plus triste chose qu'une mer dévastée. Lisa se tenait au bastingage. » et l'on apprend que le pays du renouveau est la France.

Cette fois, le personnage principal n'est plus le je auctorial de Nuits difficiles, mais Lisa, double à peine dissimulé de Melpo Axioti, qui est aussi d'ailleurs un personnage de son premier roman.

République-Bastille se révèle donc en grande partie une œuvre autobiographique.

La romancière est en effet membre, depuis 1936, du KKE, le parti communiste grec, et milite depuis l'occupation allemande en 1941, au sein de l' EAM, le front de libération. Elle est chassée de Grèce en 1947 pour ses idées politiques et connaît jusqu'en 1950, trois années d'exil à Paris, où elle est chargée par le parti communiste grec de faire connaître et rayonner la culture grecque en France. C'est durant cette période qu'elle rencontre Louis Aragon et Elsa Triolet, mais aussi Pablo Picasso, Pablo Neruda et Paul Éluard avec qui elle traduit un recueil de poèmes surréalistes, Grèce, ma rose de raison dont elle côtoie déjà les cercles en Grèce et dont son écriture se rapproche parfois, avant même la publication de son premier roman.

D'un naturel timide, le KKE juge la mission de Melpo Axioti à Paris peu efficace et lui demande de quitter la France pour le bloc de l'Est où elle reste jusqu'en 1964. C'est avec l'aide de son ami l'écrivain grec Yannis Ritsos, dont la correspondance avec Melpo Axioti vient tout juste de paraître en Grèce aux éditions Agra, qu'elle rentre en Grèce où elle s'éteint quelques années plus tard.

« Lisa doit commencer ici même sa vie »

Lisa poursuit dans République-Bastille l'apprentissage de la vie que la narratrice commence dans Nuits difficiles. Melpo Axioti aborde notamment le thème de la sexualité, avec des passages explicites qui font de ce roman, comme de Nuits difficiles, une œuvre avant-gardiste et féministe résolument en avance sur son temps, bien avant que ne paraissent par exemple en France Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ou Bonjour tristesse de Françoise Sagan : « Le second qu'elle avait aimé, était un industriel. Il était beau et fort. Ce fut avec lui qu'elle perdit sa virginité. Lisa savait ce que ça voulait dire, parce que Lisa avait une amie qui lui avait expliqué, elle-même le savait de leur bonne. […] "C'est une toute petite chose, on ne peut même pas la voir, cette virginité, mais alors dure à percer! Et ça vous fait un mal! Comme si on t'ouvrait la cuisse avec un glaive pointu! Et puis du sang qui coule, du sang, du sang..." »

On retrouve dans ce passage des thématiques chères à Melpo Axioti : l'ignorance des femmes sur le corps et le sexe, la domination masculine, l'amour, le sexe sans les sentiments, qui font d'elle une pionnière sur ces sujets, encore tabous dans le contexte historique de l'époque, la société de l'immédiat après-guerre.

L'auteur décrit dans Nuits difficiles le parcours d'une femme libre dont les choix de vie vont à l'encontre des préjugés sexistes d'une Grèce insulaire, rurale et patriarcale, qui s'émancipe à Athènes dans les années qui suivent la guerre et la défaite contre la Turquie en 1922, en vivant seule mais avec d'autres colocataires dans une pension tenue par Madame Despina, puis poursuit cette émancipation à Paris, à la faveur d'une ellipse temporelle de plusieurs années dans ce si singulier roman qui porte le nom du quartier où habite Lisa, République-Bastille : « Derrière la petite porte verte, Lisa avait appris aussi comment on perfectionne le mensonge. L'homme lui avait expliqué très bien comment on faisait pour entrer dans ces petites maisons : les garçonnières-en cachette. On réglait tous les deux les montres, pour qu'elles marchent ensemble, et on fixait le rendez-vous dans deux jours, et juste, sans temps de grâce. Lui y allait quelques minutes avant. Lisa arrivait alors, elle marchait indifférente pour que nul ne soupçonne qu'elle allait quelque part vers le bonheur, la porte était entrebâillée mais sans qu'on y voie la fente, elle la passait et entrait.

Le passage de la porte de la garçonnière symbolise ce que Paris apporte à la jeune femme : l'amour consenti, le plaisir, la liberté d'être soi et la liberté d'être au monde.

« L'autobus est pressé, comme un mulet il se cabre,[…] »

«[...] il saute sur son derrière, il renifle, il saute encore, il s'élance puis il s'en va. »

Ainsi commence le roman République-Bastille, dont l'incipit a été rapproché de l'écriture surréaliste, de laquelle Melpo Axioti fut proche pendant ses années de jeunesse à Athènes.

Même s'il n'est pas tout à fait exact que ce début de roman puisse être assimilé à l'incongruité de l'image surréaliste, l'écriture de Melpo Axioti ne ressemble à nulle autre et aux audaces de ses propos sur les femmes et leurs relations aux hommes correspondent celles de son écriture moderne, qu'elle met au service de la modernité de ses idées. Nuits difficiles comporte par exemple des soliloques qui l'apparentent à la technique woolfienne du monologue intérieur, des blancs à combler, des épisodes proches de l'écriture cinématographique, une esthétique du collage et de la suture qui la rapproche effectivement des poètes surréalistes et plus généralement des techniques d'écriture nouvelles qu'utilisent beaucoup d'auteurs des années 30 en France, en Grèce, aux États-Unis, pour prendre leur distance avec le roman traditionnel réaliste et romantique.

Même s'il est de facture plus classique que Nuits difficiles, République-Bastille ne comporte pas moins quelques magnifiques originalités axiotiennes comme cette prosopopée de la mer : « "Oh, ce n'est pas la peine, m'a dit la mer, ne criez pas; personne ne pourra vous entendre; tous ces individus n'entendent plus jamais rien. Et si tu veux savoir, j'ai une telle marchandise, mon cher, dans mon palais, nous sommes un monde immense et tellement effrayant, nous sommes des hommes sans voix, des yeux privés de regard, des jambes sans démarche, des démarches sans jambes, de la sagesse sans tête, des matrices sans désir, des soucoupes sans tasse, des chirurgiens sans maladies, des médicaments sans clients, des fusils, du plomb et de la poudre-mais isolés les uns des autres et enfermés séparément-et heureusement au moins que nous avons les poissons; les poissons sont intelligents et ils nous consolent. " »

De son passé de poétesse avant-gardiste dans les années 20 à Athènes, Melpo Axioti garde dans son œuvre romanesque la beauté, parfois incongrue et dissonante, de l'image, héritée, il est vrai, du surréalisme.

« Et je ressemble à cet oiseau

Qui ressuscite quand il flambe

Qui se consume devient cendre

Et qui rajeunit de nouveau »

En quittant la Grèce sur un bateau, Lisa se remémore les paroles de cette chanson, sur le mythe du Phénix qui renaît sans cesse.

Le roman tout entier oscille entre les cendres d'une Grèce qui n'est plus parce que soumise à l'occupation allemande et la possibilité du nouveau, qu'offrent Paris et la France.

C'est en français que Melpo Axioti choisit de publier République-Bastille, la langue du pays d'accueil et l'auteur a toujours refusé qu'il soit publié en grec. La traduction dans la langue maternelle est récente et nous la devons à Mairi Miké, un professeur de linguistique de l'université de Thessalonique qui postface d'ailleurs l'édition française du roman.

L'abandon de la langue natale pour celle du pays d'adoption semble ici un acte radical entrepris par l'auteur pour se débarrasser de sa peau vieille : « Lisa s'en déchargeait en passant, dans la vie, elle les laissait et s'en allait, comme les serpents laissent leur vieille peau traîner dans le fossé d'un champ et ne s'en soucient plus; car ils en ont déjà une toute neuve. C'étaient ces mensonges et cette peur, ces préjugés et cette angoisse qui régnaient autour d'elle, c'était bien ce qui entraînait Lisa vers des rivages plus vrais. C'était ce qu'elle faisait d'elle, peu à peu, ce qu'elle allait bientôt devenir. »

Dans ce magnifique roman de l'exil, l'auteur montre la déchirure intérieure de celle qui a dû fuir son pays, entre nostalgie du pays natal qui se superpose au souvenir et à l'appropriation de la Grèce antique, car tout grec ne sait vivre l'hellénisme que dans cette continuité, « C'était une habitude qui descendait des temps anciens, des milliers d'années auparavant, quand tout se faisait en public, sur la grand-place de la ville, qui s'appelait "agora" […]. Oui, bien des choses avaient changé dans la marche du temps, c'était certain, mais il restait toujours de ces lambeaux de souvenirs que transmet la répétition et dont la source se perd dans le vague horizon des siècles. », l'admiration pour la France « Mais la Seine, donc. Elle était là maintenant. Et il faut la découvrir. Et la Seine, c'est Paris; et la France, c'était ses guerres, ses chants et ses pavés, ses codes de loi, ses révoltes, ses robes du soir, ses romans » et la résurgence depuis les profondeurs de l'être des blessures emportées avant l'exil : « Oui, en effet d'un pays à l'autre, il y avait bien des choses différentes, et Lisa s'efforçait de comprendre; elle essayait de trouver. Elle avait trouvé facilement « Le Café de la Paix » dont elle entendait souvent parler, les parfums de Lanvin, la Maison Maggy Roof. Mais certaines autres choses, c'était difficile de les découvrir. Elle ne pouvait pas encore trouver, par exemple, les mutilés. Où est-ce qu'ils allaient se promener à Paris, les mutilés...où est-ce qu'ils allaient s'assoir au soleil...où est-ce qu'on pouvait les voir en masse, ces bataillons de entiers de mutilés, ces milliers de paires de béquilles, marchant d'un pas rythmé dans la cour de l'hôpital comme des baguettes qui tapent sur la peau tendue d'un tambourin. Elle ne pouvait pas trouver les mutilés, et elle ne pouvait pas trouver non plus les enfants qui jouaient au cerceau. Ce n'était plus la mode à Paris, c'était un jeu périmé, peut-être... »

De façon très ironique et dans une visée féministe, Melpo Axioti écrit à propos de l'écriture féminine dans République-Bastille: « Les femmes sont des êtres très imaginatifs, à ce qu'on dit partout. Ça fabrique des romances. Et de la poésie, parfois de la dentelle, des choses délicates enfin, dont on pourrait évidemment à la rigueur se passer. »

Prenez toutes ses romances, toute sa poésie, toutes ses dentelles (Melpo, dans Nuits difficiles, contrairement aux autres filles de son île qui vont bientôt se marier, ne sait pas broder et rate tous ses motifs) , et vous verrez que de toutes les choses délicates qu'elle écrit, vous ne saurez bientôt plus vous passer.

Mary B.

Informations sur le livre

Titre : République-Bastille

Auteur : Melpo Axioti

Éditions : Éditions de la Différence

ISBN : 978-2-7291-22189-1

Prix : 18 €

Melpo Axioti

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