Adiós Madrid, Paco Ignacio TAIBO II, Éditions Rivages/Noir

Publié le par Mary B.

Adiós Madrid, Paco Ignacio TAIBO II, Éditions Rivages/Noir

« Message transmis. Veuve Noire pense que Moctezuma était chef des pompiers de Mexico pendant gouvernement de son ex. Mon travail est fini. Bises à Nezahualcóyotl. Envoie à ton pote du musée un carton d'Herradura extra. Héctor.

Pas question que tu te tires. J'envoie un chèque. Déjoue ses manoeuvres. Fais pression. Pas de budget pour la tequila, achètes-en là-bas et rajoute-la sur ta note de frais. Bises à Rodrigo de Triana. Justo. »

Depuis qu'il a été crée par Paco Ignacio Taibo II dans son premier roman noir en 1976, le détective mexicain Héctor Belascoarán Shayne pose son regard borgne et désabusé sur bon nombre d'enquêtes, qu'il résout sans arme ou presque, mais avec beaucoup de tequila et quelques cigares.

Dans ce très bref roman publié en 2005, il aide son ami, Silverio Cañada, le directeur du musée anthropologique de Mexico, qui se definit lui-même ainsi « _Moi je suis le dernier des fonctionnaires publics honnêtes restant au Mexique, l'ami. Le dernier des Mohicans, l'exception à la règle, le Benito Júarez de l'archéologie, le justicier solitaire des musées spoliés. », à retrouver une pièce unique qui a disparu: le plastron en or de Moctezuma, le dernier empereur aztèque de la ville de Tenochtilan sur les ruines de laquelle Cortés a fondé Mexico.

La recherche de l'objet le mène à Madrid, où se déroule l'enquête. L'intrigue archéologique permet à Cañada et Belascoarán de jouer une partition à quatre mains et à deux voix, en correspondant par télégrammes vaguement codés, pour que l'un suive l'enquête de l'autre, et à l'auteur de développer une réflexion sur les liens complexes et tragiques qui unissent l'Espagne et le Mexique.

« Le sous-directeur du Musée d'anthropologie avait les boules, et il ne fallait pas le chercher. »

La Veuve Noire, « Une ex-chanteuse de rancheras, maîtresse d'un ex-président du Mexique récemment disparu; une ex-figure de la vie nocturne et un ex-propriétaire du pays. », se trouve suspectée par le directeur du musée de posséder la pièce archéologique dérobée et de l'avoir transportée en Espagne, cadeau d'adieu de son ancien amant. Le nouveau, Manolete, l'aurait plus ou moins revendue à un diplomate féru d'art. Au Mexique, les cantatrices sont forcément défraîchies, les présidents corrompus et les amants voyous moustachus et gominés, comme si les clichés permettaient de classer les habitants d'un pays où l'identité originelle se trouve abâtardie, depuis qu'une princesse aztèque est devenue la maîtresse de l'envahisseur. L'auteur n'a de cesse de jouer lui-même avec les images d'un Mexique immuable qui ne peut, par essence, pas l'être. L'instabilité, mentale, financière, amoureuse, menace toujours les personnages, même si Taibo se plaît à leur faire jouer un rôle stéréotypé, proche du théâtre comique. Un tel porte le masque du détective, du fonctionnaire crispé ou du bandit grotesque, mais la perte de repère, le vertige, le vide, les guettent toujours. « Encore une des ces Mexicaines qui ces dernières années s'étaient perdues dans le vide. Le tribu aux vices de la modernité. » Même les échanges savoureux de grossièreté entre le détective et Cañada « Irales, ce n'est vraiment pas ton genre, l'ami. Ca, j'en suis sûr. C'est un Espagnol comme les Mexicains ne les aiment pas, un comme avant, genre conquistador. Comment vous les appelez dans la ville de merde où vous habitez? Des Espingouins. Un conquistador espingouin pur sucre. Vraiment pas ton genre. » et ses menaces hyperboliques « Si vous tentez d'acquérir le plastron de Moctezuma, -répétait-il mécaniquement, avec un style inspiré des films mexicains de zombies des années cinquante-, j'organise une conférence de presse et je me fous pas mal des conséquences internationales, je vous mets Interpol sur le dos, la brigade criminelle de Madrid […]» ne sauraient cacher une insoutenable gravité des êtres, tourmentés par un passé dont ils ne parviennent pas à guérir « et le fantôme de Cortés ».

« Putain de pays de merde; comme on disait à Madrid, vraiment pas sortables... »

En arrivant à Madrid, ville dont il a entendu parler par ses parents, qui ont émigré, Héctor montre les rapports infiniment troubles qui unissent les Mexicains à la nation mère (ou plutôt à la nation père!) « A présent Madrid était là, de l'autre côté de cette porte, au-delà de la sortie surmontée d'un énorme T (pour taxis, cela au moins ne changeait pas). Mais était-ce pour lui une arrivée ou un départ? Rien de tel que la métaphysique des petits matins, des heures modifiées sur l'horloge des corps, et l'irréalité propre aux aéroports pour se laisser aller à des questions idiotes », se dit le détective, qui avait cette fois pris conscience de la chose au moment d'entrer dans la ville. »

« Questions idiotes » qui ne cessent de travailler le roman. La capitale, et l'Espagne en général, pays des conquérants et des faux serpents à plume, se révèle forcément décevante et mal élevée. Madrid, la fourbe, cache son fleuve (il faut en effet lire le roman pour apprendre qu'elle en a un) et comble du mauvais goût, la fontaine de Cibeles n'a de que trois lions (vérification faite in situ, c'est aussi la vérité).

Alors comment faire quand on méprise ses racines paternelles, « Madrid avait l'air d'une ville contente d'elle-même, où presque tout le monde semblait convaincu d'être très malin et sur le point de devenir riche; les conversations dans la rue, les mots captés en passant, lui donnaient l'impression d'être dans une ville conservatrice où les gens commençaient à économiser pour leur retraite à partir de vingt-trois ans. » et quand on déteste la famille de sa mère ? « Mais de l'autre côté, aucun penchant pour les Aztèques. Comment ressentir la moindre sympathie envers ces impérialistes, écraseurs des peuples voisins, pollueurs belliqueux de Xochimilco, terrorisés devant les ruines de Teotihuacán, sacrificateurs de guerriers, autoritaires, précurseurs du régime présidentiel, enculés de militaires? ».

Ne reste qu'une solution : s'accommoder de la scission intérieure, du partage ontologique, et de la mort, dont la voisine suicidaire d'Héctor et la ville de Mexico sont les symboles. « Pourquoi cet amour récent pour la science fiction? Peut-être parce que les textes sur les mondes détruits, sur l'anéantissement écologique ou nucléaire, lui rappelaient Mexico, toujours au bord de la crise, une ville d'où émanaient des vibrations de désespoir et de danger. Ressentait-il sa ville comme une zone asphaltée sur le point de disparaître? Le chaos du réseau d'égouts, les tremblements de terre, les inondations, la folie des flics, les sectes néo-aztèques se bagarrant avec les Hari Krishna pour déterminer la date exacte de la fin du monde, la grande panne générale et la descente aux enfers... »

Même pour qui parle parfaitement espagnol, il n'est pas simple de pouvoir un jour dire «Adiós Madrid» .

Mary B.

Informations sur le livre:

Titre: Adiós Madrid (traduit de l'Espagnol (Mexique) par René Solis)

Auteur: Paco Ignacio TAIBO II

Editions: Payot. Rivages/Noir

ISBN: 2-7436-1412-9

Prix: 5€

Adiós Madrid, Paco Ignacio TAIBO II, Éditions Rivages/Noir
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