Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, Bohumil HRABAL, Robert Laffont Pavillons poche. La place du diamant, Mercè RODOREDA, L'imaginaire Gallimard

Publié le par Mary B.

Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, Bohumil HRABAL, Robert Laffont Pavillons poche. La place du diamant, Mercè RODOREDA, L'imaginaire Gallimard

« Et c'est en regardant le merle que Quimet s'est mis à parler de Gaudí, son père l'avait connu le jour où un tram l'avait écrasé, son père était de ceux qui l'avaient conduit à l'hôpital, ce pauvre monsieur Gaudí, un si brave homme, tu vois un peu cette mort misérable...Et qu'il n'y avait rien au monde comme le parc Güell et comme la Sagrada Familia et la Pedrera. Je lui ai dit, que tout compte fait, il y avait trop d'ondulations et trop de pointes. »

« Je dégageai donc quelques cintres pour suspendre mes propres affaires, puis j'allai m'accouder à la fenêtre pour contempler le panorama de Prague, la vue de tous ces toits pittoresques s'étageant au pied du Château des rois de Bohême qui resplendissait dans toute sa majesté sous les rayons du soleil me fit monter les larmes aux yeux et effaça complètement de ma mémoire le Relais du Silence. »

De Barcelone à Prague, deux heures de vol, deux romans, deux destins, deux guerres, deux premières personnes pour les raconter et une même année de publication: 1971.

Du quartier populaire de Gràcia, où se trouvent la place du Diamant et la jeune Natalía, qu'un jour Quimet pointe du doigt en lui jurant qu'elle sera sa femme, à la gare de Prague où un serveur ambitieux vend des saucisses pour échapper à la misère, il n'y a qu'un pas, celui de la jeunesse, de l'amour, des illusions perdues, celui, enfin, de la littérature, qui abolit les distances.

La fureur de vivre

Avant les guerres, celle d'Espagne et la deuxième, mondiale, deux jeunes adultes, tout juste sortis de l'enfance, traversent la vie à cent à l'heure, comme la moto de Quimet qui amène Colometa, car c'est ainsi qu'il surnomme Natalía, sur les routes de Catalogne, « Avec la moto, on courait les routes à fond de train en affolant les poules dans les villages en effrayant les gens. », tandis que dans ce qui n'est pas encore la République tchèque, un jeune groom découvre, en travaillant sans relâche, la « sensation de puissance » que donne l'argent.

A Barcelone comme à Prague, personne n'a le temps de s'appesantir sur une enfance qu'il faut s'empresser de quitter, pour ne pas étouffer. « Ma mère étant morte depuis longtemps, il n'y avait pas de conseils à en attendre, et mon père s'était remarié. Mon père était remarié et moi j'étais là, toute jeune et toute seule, place du Diamant, à attendre la tombola pour les cafetières [...] », confie Colometa, tandis que le jeune Tchèque, lui, ne dipose que de peu de temps pour se montrer nostalgique d'un passé pauvre et sans éclat, sauf lorsqu'il évoque brièvement la grand-mère qui l'a élevé: « […] elle lavait et raccommodait tout ce linge qu'elle rangeait dans le buffet pour aller le vendre ensuite sur les chantiers, aux manoeuvres et aux maçons, cela lui procurait des revenus modestes mais néanmoins corrects, si bien qu'elle pouvait acheter du lait pour mon café et même des croissants. »

Comme dans un roman picaresque, le héros de Bohumil Hrabal, de classe inférieure, se déplace et se confronte, d'hôtel en hôtel toujours plus luxueux, où il sert, partout dans son pays, à la richesse qui le fascine. « […] je suis désormais convaincu que ceux qui ont inventé tous ces beaux discours sur les vertus du travail valorisant l'homme ne sont personne d'autre que les riches clients venant faire ripaille chez nous avec de jolies filles sur leurs genoux, tous ces richards qui passaient leur nuit à s'amuser comme des gosses. » Valet sans nom, le héros ne se définit qu'à travers son ambition, lui qui rêve de s'offrir « comme une villa de nanab richissime quelque part au Tyrol ou sur la Côte d'Azur ».

Insolents, comme la jeunesse qu'ils content, les deux romans font de l'apprentissage de l'amour et de la sexualité le point d'orgue de l'émancipation. A Prague, tout se monnaye, même l'amour, mais l'argent ne rend le plaisir que plus précieux. « […] elle me prit la tête et la pressa contre ses seins, ça sentait bon et je fermai les yeux comme pour plonger dans un rêve[...]»

Dans la ville de Gaudí, depuis qu'à Paris « un charmant petit monstre » a apposé sur « ce sentiment inconnu, le nom, le beau nom grave de tristesse » et que quelques temps avant lui Simone de Beauvoir a donné la parole aux femmes, Mercè Rodoreda s'inscrit dans cette même lame de fond. Désormais une jeune héroïne ose dire: « C'est alors, je m'en suis toujours souvenue et je m'en souviendrai toujours, qu'il m'a embrassée et quand il a commencé à m'embrasser j'ai vu Notre-Seigneur tout en haut dans sa maison, dans un nuage enflé avec une bordure couleur mandarine, qui se décolorait peu à peu d'un côté, et Notre Seigneur a ouvert tout grands les bras, il les avait très longs, et il a attrapé les bords du nuage et les a refermés comme s'il s'enfermait dans une armoire. ». Les jeunes filles ne sont plus rangées et tombent amoureuses, c'est bien leur drame, de mauvais garçons comme Quimet. « Et il me faisait monter au ciel. »

Les deux personnages sont à l'âge de tous les possibles, qui font monter toujours plus haut, encore et encore, à toute allure, là où la folie rend vivant « C'était d'ailleurs ma période d'élégance jusqu'à l'excès, […], j'étais même littéralement tombé amoureux des cravates. »

Natalía et Quimet, quant à eux, se lancent, comme il est bien naturel, dans l'élevage des pigeons.

Guerre et paix

Ces deux ouvrages sont aussi des romans de guerre, non plus en tant que récit qui témoigne de ses horreurs comme Le Feu de Barbusse, mais comme moyen de renouveler la manière de penser la guerre, cause de bouleversements intimes et non plus seulement historiques. Le moi, même s'il n'y est pas directement engagé, souffre de ces conflits et y perd autant, sinon plus, que celui qui combat. Dans les deux romans, la guerre apparaît de la même manière, incongrue, soudaine, et surtout, inadmissible, quand les personnages désirent seulement vivre. « Et la vie s'écoulait ainsi, avec ses petits soucis, jusqu'au jour où la République est venue et mon Quimet s'est emballé, il est descendu dans la rue en criant et en brandissant un drapeau dont je ne sais pas d'où il l'avait tiré. » « […] depuis l'automne de l'année précédente, toute la région des Sudètes avait réintégré son pays d'origine, le grand Reich. »

Chaque auteur analyse comment la guerre ravage aussi les âmes et comment les personnages changent en détruisant ce qu'ils étaient. Chacun à sa manière perd, comme le monde, tout équilibre. Colometa croit devenir folle « Je sentais la braise dans mon cerveau, allumée, rouge. Vesces, abreuvoirs, mangeoires, pigeonnier et tas de fiente, j'enverrai tout promener. », tandis que le jeune pragois flirte avec le nazisme et finit par collaborer avec l'ennemi.« […] tous les militaires, la Wehrmacht comme les SS, me battaient ostensiblement froid, ils étaient furieux contre l'intrus qui leur avait soufflé Lisa la belle blonde, à l'honneur de la race, elle avait préféré un amour authentique, délicieusement sensuel, et ils n'y pouvaient rien malgré toutes les croix de fer récoltées au cours des campagnes de Pologne et de France. »

Les deux personnages, confrontés à deux conflits pourtant différents, font chacun l'expérience d'un traumatisme dont ils analysent, avec les mots de l'innocence, et même parfois avec humour, les conséquences irréversibles sur leur vie personnelle. La guerre ne se livre plus sur le champ de bataille, mais aussi dans l'intériorité du personnage. « J'ai dû devenir de liège pour pouvoir tenir le coup, car si au lieu d'être de liège et d'avoir un coeur de neige j'avais été, comme avant, de chair, qui souffre quand on la pince, je n'aurais pas passé par un pont si haut et si étroit et si long. » Comme Hemingway, Mercè Rodoreda raconte la guerre d'Espagne, sans que n'explosent ni bombes ni avions, mais le coeur et l'âme d'une jeune femme .

A Barcelone, comme à Prague, le constat est le même: la guerre aux multiples revers de fortune tue les hommes, comme les illusions « maintenant j'étais sûr qu'après m'avoir porté au sommet en faisant de moi un millionnaire, elle m'avait rabattu au ras du sol pour me faire réaliser la hauteur où elle brillait d'un éclat plus frane, retombé par terre à quatre pattes. » et pire, fossoie la jeunesse dans la tombe de l'amertume et du regret. « Un cri que je devais porter en moi depuis des années et avec ce cri, un cri si large qu'il avait dû avoir du mal à passer dans ma gorge, est sortie de ma bouche une espèce de chose de rien du tout, comme un scarabée de salive...et cette espèce de chose de rien du tout qui avait vécu si longtemps en moi, c'était ma jeunesse qui fuyait en poussant un cri que je ne savais pas interpréter. »

Mary B.

Informations sur les livres:

Titres: La place du diamant/ Moi qui ai servi le roi d'Angleterre

Auteurs: Mercè RODOREDA/ Bohumil HRABAL

Editions: L'Imaginaire Gallimard/ Robert Laffont Pavillons poche

ISBN: 978-2-07-077956-7/ 978-2-22-110608-2

Prix: 9, 10€/ 8€

Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, Bohumil HRABAL, Robert Laffont Pavillons poche. La place du diamant, Mercè RODOREDA, L'imaginaire Gallimard
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