La ligne bleue, Ingrid BETANCOURT, GALLIMARD

Publié le par Mary B.

La ligne bleue, Ingrid BETANCOURT, GALLIMARD

« Après la mort de Perón trois semaines après, au début du mois de juillet, la situation s'aggrava. Isabel Perón le remplaça en tant que vice-présidente et El Brujo prit le pouvoir dans l'ombre. La Triple A redoubla les crimes et les disparitions s'accrurent. En septembre 1974, les Montoneros passèrent à la clandestinité.

Pour Julia et Theo, cela signifia un changement de vie total. Leurs amis se faisaient arrêter par les forces de sécurité. Les histoires qui commençaient à circuler étaient sinistres. On parlait de tortures et d'assassinat. »

« Chaque fois que tu fais un voyage, tu as dans le regard de l'autre une perspective différente sur ta propre vie. »

« Faire un voyage », dans le premier roman d'Ingrid Betancourt, revêt une signification particulière. En effet, son héroïne, Julia, voyage dans la vie des autres, lorsque son don, que plusieurs femmes de sa famille possèdent, notamment sa grand-mère Mama Fina, se manifeste. Capable d'habiter leur corps, elle voit dans le futur et ressent ce qui peut arriver à d'autres qu'elle-même. « Son troisième œil va se greffer sur la vue de quelqu'un d'autre, un autre dont elle ignore tout. »

Or ce troisième œil n'est pas seulement un gadget d'auteur qu'Ingrid Betancourt exploite pour inscrire son roman dans la lignée du mysticisme sud-américain dont García Márquez fut le maître. Grâce à lui, elle construit une intrigue complexe, anticipe, recoupe, surprend et surtout, façonne une héroïne atypique. Extralucide, il faut que Julia le soit pour survivre à ce que l'Histoire de son pays lui impose.

« Ils arrivèrent à Ezeiza poussés par l'immense marée humaine qui venait accueillir le Général et qui se répandait sous la tribune installée pour son discours. »

Buenos Aires, 1974. Le général Perón est rappelé d'exil. Son avion survole l'aéroport d'Ezeiza. Des millions de jeunes Argentins l'attendent. Mais cette foule porte en elle les dissensions politiques qui vont précipiter sa perte. L'auteur le montre à travers les personnages de Theo et de son frère Gabriel, deux adolescents issus du quartier populaire de la Boca. Le premier a choisi la lutte armée, il appartient à l'organisation clandestine d'extrême-gauche des Montoneros, tandis que le deuxième refuse dans un premier temps le conflit et se rapproche davantage de la jeunesse péroniste, l'organe officiel du parti. Ingrid Betancourt montre à quel point le péronisme est un mouvement instable, hétérogène, susceptible de se fragmenter à tout moment. Sur l'aéroport, des membres de la Triple A, mouvement d'extrême-droite, tirent sur la foule d'Ezeiza. Theo, accompagné de Julia, qui est devenue sa fiancée, et Gabriel échappent de peu au massacre. Perón, dont l'avion a été détourné sur un autre aéroport, désavoue la jeunesse péroniste, entérinant ainsi la droitisation de son parti. « Il (Theo) considérait que Perón était le chef naturel des Montoneros. De son côté, Gabriel ne pardonnait pas au Général d'avoir jeté l'opprobre sur les jeunes péronistes en utilisant l'expression humiliante « jeunesse imberbe », alors que tant d'entre eux étaient morts pour lui permettre de revenir à la présidence. »

Par ailleurs, l'assassinat du père Mugica, un prêtre tiers-mondiste, personnage du roman ami des trois jeunes héros, mais ayant réellement existé, est un autre des faits historiques que l'auteur relate pour montrer la cruauté de la Triple A, surnommée l'escadron de la mort, que dirige de manière occulte Isabel, la deuxième épouse de Perón. « Evita était l'icône des descamisados, mais Isabel a le cœur à droite. »

Tout ce substrat historique, où se mêlent personnages et faits réels ou imaginaires, militants et idéalistes, n'est pas sans rappeler les romans de guerre de Malraux. Gabriel et Théo évoquent le binôme Kyo et Katow, de même, les divisions internes de son parti et les volte-face de Perón celles du Kuomintang et de Tchang Kaï-Chek. Et plus que de la Chine ou de l'Argentine, c'est bien de la condition humaine que nous parlent les deux auteurs.

« Nous sommes les maîtres de nos destins, au sens le plus profond du terme. »

Trois personnages, opposants au régime de Videla qui se met en place en 1976 et qui rend systématique l'emprisonnement puis la torture des anciens Montoneros, survivent à leur captivité. Gabriel n'en fait pas partie. Symbole d'une jeunesse sacrifiée qui meurt pour ses idées, il est victime des vols de la mort perpétrés par la Triple A, jeté d'un avion après avoir subi le pire. Mais Julia, Adriana, qui est sa compagne de cellule, et Theo parviennent à s'échapper. Ingrid Betancourt n'épargne rien au lecteur des ignominies commises par les chefs des ces mouvances d'extrême-droite à l'intérieur des prisons. « Puis ce fut le choc de la décharge électrique. Un trou noir d'abord, avant l'éclatement de tout son être sous la pression de millions d'aiguilles, circulant dans ses veines à toute vitesse dans un trajet circulaire sans fin qui courait des pieds à la tête et revenait. Les particules électriques fendaient sa chair, explosaient dans ses membres et transperçaient chacune de ses cellules. Julia se sentit liquéfiée, broyée de l'intérieur, brûlée vive comme par un flot d'acide. » Pourtant l'ouvrage ne ressemble en rien à un catalogue de l'horreur. Il s'agit bien plus d'une réflexion sur la manière dont l'humain s'accommode de la vie quand il a frôlé la mort. Chacun des trois survivants y apporte une réponse différente, mais tous ont en commun cette idée : « Oui, mais nous, nous ne sommes pas comme eux. »

Theo choisit la vengeance: il séduit la fille de son ancien tortionnaire pour le retrouver. Adriana change d'identité et sait surmonter sa peur du bourreau, qu'elle reconnaît bien des années après dans un autobus, en aidant Julia à rechercher Theo. Figure du courage, elle permet à Julia de rencontrer le médecin qui tente d'identifier les disparus. L'enquête au sujet de Theo, que Julia n'a jamais revu après leur arrestation, rend ce roman haletant et explore tous les aspects de l'après dictature argentine « En recoupant les témoignages qu'elle collectait, Céleste Fierro avait construit un système de vérification de l'information. Elle pouvait établir avec précision les noms des morts, des survivants et, par élimination, ceux des disparus. Cette liste servait de point de départ aux recherches des anthropologues sur les chantiers. »

Mais bien sûr le personnage de Julia reste à part. Il représente la forme la plus aboutie de la réflexion que mène l'auteur depuis qu'est paru son livre témoignage sur ses six années de captivité Même le silence a une fin à propos du pardon et de la résilience. Sans doute parce qu'elle est enceinte de Theo au moment où elle est arrêtée, « Rien d'autre ne vivait en elle que la douleur. Sauf, peut-être, ce frémissement imperceptible, comme un papillon battant des ailes au creux de son ventre. », l'espoir ne la quitte jamais. Contrairement à des milliers d'autres, «Il existait une liste de militaires désireux d'adopter des bébés. Après la naissance, les mères étaient exécutées et les enfants remis à leurs nouveaux parents. », Julia n'est pas séparée de son enfant. En France, où elle obtient le statut de réfugié politique, elle se reconstruit avec son fils loin de toute velléité de revanche. Julia sait que la haine et le désir de vengeance contre les oppresseurs est aussi une forme d'enfermement, une prolongation éternelle de la captivité. Pour recommencer à vivre il ne s'agit pas d'oublier, mais de dépasser, afin de toucher à la liberté et à la sagesse. « C'est parce que nous pouvons nous réinventer à tout moment que nous sommes libres : libres d'agir et de réagir, de sentir, et de penser d'une façon toute autre. »

C'est à ce moment éphémère de contentement et de plénitude, comme quand le ciel et la mer ne font qu'un, que Julia atteint ce qu'Ingrid Betancourt appelle « la ligne bleue », métaphore du bonheur.

« Porque después de todo he comprendido

Que lo que el árbol tiene de florido

Vive de lo que tiene sepultado. »

« Car finalement j'ai compris

Que les fleurs que porte l'arbre

Vivent de ce qu'il a d'enseveli. » Francisco Luis Bernárdez (traduction d'Ingrid Betancourt)

A l'heure où s'achève l'écriture de cette chronique, les journaux français rapportent qu'Estella Carlotto, présidente de l'association des Grands-mères de la place de Mai, qui a alerté le monde sur le drame des bébés volés, vient de retrouver son petit-fils, Guido, le fils de sa fille Laura, tuée par la junte en 1978, grâce aux tests ADN dont elle a réclamé la mise en place pendant des années. Comme eux, 113 familles ont été réunies. Puissent Estella et Guido trouver ensemble leur ligne bleue.

Mary B.

Informations sur le livre

Auteur : Ingrid Betancourt

Titre : La ligne bleue

Edition : Gallimard

ISBN : 978-2-07-014579-9

Prix : 19,90€

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