La Concession du téléphone , Andrea CAMILLERI, Le Livre de Poche

Publié le par Mary B.

La Concession du téléphone , Andrea CAMILLERI, Le Livre de Poche

«Votre Excellence,

Le soussigné GENUARDI Filippo, fils de feu Giacomo Paolo et de Posacane Edelmira, né à Vigàta (province de Montelusa), le 3 septembre 1860 et domicilié 75 via dell'Unità d'Italia, de profession négociant en bois, désirerait prendre connaissance des démarches nécessaires pour obtenir la concession d'une ligne de téléphone à usage privé.

L'assurant de sa profonde reconnaissance pour l'attention qu' Elle aura la bonté d'accorder à sa demande, il prie Votre Excellence de bien vouloir agréer l'expression sincère de ses sentiments dévoués.

Genuardi Filippo »

Lorsque Filippo Genuardi envoie cette lettre au préfet de Montelusa, province de Sicile, le 12 juin 1891, il est loin de se douter que celui qui l'a créé, Andrea Camilleri, s'apprête à lui faire subir une inextricable descente aux Enfers. Que Genuardi profite bien des derniers instants de répit qui lui restent avant d'être l'objet d'une chasse à l'homme de la part du préfet, des carabiniers et de l'inquiétant Don Lollò, défini par une périphrase inimitable, celle d' « homme de respect », autrement dit, parrain de la mafia sans foi ni loi, ou plutôt si, la sienne.

Genuardi a tort d'insister auprès de Son Excellence, « le soussigné se prosterne pour la troisième fois devant Elle, implorant son Auguste Parole » et de s'impatienter. « [...] trois lettres que j'ai envoyées à cet enfoiré de préfet Parascianno. Dans la dernière, je lui ai presque léché le cul à ce couille molle de Napolitain. J'ai juste besoin d'informations pour la concession d'une ligne téléphonique, je ne suis pas en train de lui demander la chatte de sa soeur. » Bientôt il sera soupçonné de complot politique envers sa patrie et de trahison envers l'Etat, et, beaucoup plus grave, envers Don Lollò.

Si Genuardi Filippo l'ignore, ses ennemis, eux, le savent parfaitement: on ne plaisante pas, en Sicile.

« Dans ces trois lettres, Son Excellence voyait de la raillerie, une injure et une sourde menace. »

Parce qu'il orthographie mal son nom, Filippo Genuardi attire sur lui l'attention du préfet Marascianno et non Parascianno, un fonctionnaire apprécié de sa hiérarchie, mais qui signe ses notes de service au moyen de codes mystérieux, que son proche collaborateur a appris à déchiffrer. « Dans le sud, nous appelons « grimace » une numérologie particulière liée au loto. Et moi, pour comprendre ce que dit le préfet, je m'appuie sur un opuscule fort précieux du chevalier De Cristallinis, imprimé à Naples il y a une vingtaine d'années. »

Marascianno représente le type même du fonctionnaire incompétent et stupide, qui, parce qu'il évolue parmi les médiocres, parvient à se hisser au sommet de la hiérarchie sans que l'on puisse le contester. « Parano » Marascianno diligente donc une enquête contre Genuardi, qu'il soupçonne de tous les vices.

Reprenant le principe du Procès de Kafka, le héros, qui exerce la profession de négociant en bois, se voit arrêté, accusé, lâché, « Les Sparapiano ne veulent rien à voir à faire avec des gens qui ont de mauvaises idées. Elles apportent la faim, la ruine et la mort. », et confondu comme un activiste socialiste, un rouge, un ennemi de l'Etat et du bon ordre établi. La spirale administrative l'encercle et le broie, à la manière dont elle étouffe Joseph K. L'auteur dénonce la bêtise d'une administration servile, tentaculaire et toute puissante, aux ordres d'un fou qui écrit dans un rapport à propos des socialistes: « On m'a signalé la présence dans notre province d'affiliés à la secte socialiste qui, pourvus de mixtures mystérieuses et d'onguents nauséabonds, contaminent les populations laborieuses. ». Mais à la différence de Kafka, qui signe une oeuvre sombre et pessimiste pour montrer à quel point la bureaucratie engendre le totalitarisme, Andrea Camilleri traite le même sujet sur le mode de l'humour, du double sens, et de la dérision. L'idiotie de Marascianno qui décrit ses ennemis politiques de la sorte « […] de couleur rouge vif, chacun d'eux possède 2402 pattes. Il faut faire en sorte de les détruire car leur capacité de reproduction est très grande. » est un des ressorts les plus utilisés pour faire sourire le lecteur. Assénées avec aplomb, certaines révélations sur les personnages, comme l'avocat de Filippo Genuardi, Orazio Russoto (double comique de Me Huld), qui prépare ses plaidoiries depuis la prison où il séjourne régulièrement, sont tout simplement irrésistibles. « _Et alors? Ca veut rien dire. Orazio entre à l'Ucciardone, Orazio sort de l'Ucciardone. Cela n'empêche rien du tout. De toute façon, Orazio Rusotto a le don de biquité. »

Mais méfiance: ces propos sont tenus par le redoutable Calogero Longhitano, dit Don Lollò, parrain de son métier et on ne donnerait pas cher de celui qui oserait se gausser de sa maladresse de langage et la corriger. C'est que dans la province de Montelusa, en Sicile, le préfet, les flics, le curé, et même le roi, ne sont pas rois.

« Il faudra peut-être que je graisse quelques rouages. »

La mafia et ses représentants s'expriment par code, et obéissent à une hiérarchie, comme le préfet et ceux qui sont à ses ordres. Elle se veut un anti-système qui gangrène le système, tout en possédant exactement les mêmes travers que lui. Don Lollò et le préfet ont ceci en commun qu'ils pensent que tous machinent contre eux. « J'ai la très vive conviction d'être l'objet d'un complot ourdi par ce fameux Genuardi Filippo, acoquiné avec le commissaire Antonio Spinoso. » Andrea Camilleri les renvoie dos à dos pour mieux piéger Genuardi, victime de deux conspirations, l'une administrative, l'autre mafieuse.

Don Lollò se trouve en effet rechercher activement Sasà La Ferlita, qui doit de l'argent à son frère. Or, Genuardi, qui a été son meilleur ami, est utilisé par le parrain pour le retrouver. En échange, il graisse les rouages administratifs qui se sont grippés concernant la demande de la concession du téléphone, car l'échange de mauvais procédés est bel et bien au coeur du système mafieux. Chaque acteur de ce long processus d'ouverture d'une ligne de téléphone au XIXe siècle, dont on a oublié la complexité, se révèle corruptible à merci, et tous les coups sont permis, qui font toute la saveur de cet ouvrage: des langoustes pour le géomètre expert, des menaces de faire échouer le mariage de la fille d'un des propriétaires des terrains où seront implantés les poteaux « Moi, perdu, pour perdu, je ferai savoir que je n'y ai pas mis que les pognes et que je me la suis tapée bien comme il faut. », la complicité de l'expert en balistique qui innocente Genuardi d'avoir tiré sur Sasà, sur ordre de Don Lollò. « Le professeur Cusamano Vito affirme que, dès qu'il fut tiré, le coup partit vers le haut. […] Rebondissant à angle aigu, la balle alla frapper la jambe de La Ferlita. » Pour le lecteur, cette immersion dans la rouerie et les rouages mafieux est aussi jouissive que spectaculaire.

A propos de spectacle: certes, on baise la bague de Don Lollò, comme on baise celle de Don Corleone, mais à bien des égards, le personnage de Camilleri semble plus théâtral que cinématographique.

« Mais c'était de la poudre aux yeux, une mascarade. »

Ville fictive, Vigàta représente Porto Empedocle, sur la côte africaine de Sicile, où Andrea Camilleri est né en 1925. Avant de devenir romancier, il fut un temps metteur en scène. Que ce soit dans les Choses écrites ou dans les Choses dites, qui structurent l'ouvrage en alternant les échanges épistolaires et les parties dialoguées, l'art de la mise en scène tourne continuellement à plein. Genuardi, dont les fourberies pimentent tout le recueil, tient de ce valet de comédie imaginé par Molière, que lui-même hérite de la tradition italienne. Scapin et surtout Arlequin, qui est son ancêtre direct, constituent sans doute les modèles dont l'auteur s'inspire pour façonner ce personnage vil, menteur, intrigant, mais attachant. Dans les échanges entre Genuardi et le redouté Don Lollò, renaissent des répliques dignes de la commedia dell'arte.

« _Il vaudrait mieux ne pas jouer la comédie avec moi.

_Mais ce n'est pas de la comédie! En disant cela ce que vous avez dit, vous allez me faire avoir une attaque, un coup de sang. Moi, marcher avec Sasà! Excusez-moi , j'ai besoin de m'assoir, j'ai les jambes en pâté de foie. »

L'esthétique du renversement, qui met les idiots au sommet et renvoie les sages, comme le policier qui mène la contre-enquête sur Genuardi et tente de convaincre en vain le reste de l'île, donc du monde, de son innocence, participe de cette impression de perpétuel charivari, de réjouissante fantaisie. Parfois, il semble que les personnages improvisent leur réplique au moment où on les lit, comme chez un certain Luigi Pirandello, compatriote de Camilleri, puisque Sicilien d'Agrigente.

Camilleri séduit à la fois par sa bienveillance et son irrévérence. Le dialogue au confessionnal entre le père Pirotta et Taninè, la femme de Genuardi, qui a, dans tout l'ouvrage, la jouissance bruyante et décomplexée, est un des moments les plus savoureux.

« _Mais qu'est-ce que je peux y faire si ça me plaît? »[...]

« _L'épouse ne soit pas éprouver de plaisir parce qu'alors le rapport avec le mari change du tout au tout et devient un péché mortel. La femme ne doit pas jouir, elle doit procréer. » [...]

« _Le faire dans l'autre vase est contre nature! Et que je sache, le socialisme, c'est contre nature. »

Représentants de l'Etat, mafieux, ecclésiastiques, personne n'échappe au ridicule, à la caricature burlesque.

Un coup de feu final met fin au carnaval. Genuardi disparaît, victime du mari de sa maîtresse. Le vaudeville l'emporte sur l'autorité de l'Etat et les codes de la mafia. Personne ne s'afflige de la mort de Filippo Genuardi, ni Marascianno qui récolte les honneurs « […] le préfet de Montelusa est un haut fonctionnaire de l'Etat doté d'un équilibre moral et mental comme on en rencontre rarement. », ni Don Lollò qui a d'autres débiteurs à fouetter, ni vous lecteur, qui aurez déjà trop ri pour pouvoir pleurer.

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : La Concession du téléphone

Auteur : Andrea Camilleri

Editions : Le Livre de Poche

ISBN : 978-2-253-15052-7

Prix : 5,60 €

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