MER ÉGÉE, Nouvelles, Ilias VENEZIS, L'Harmattan

Publié le par Mary B.

MER ÉGÉE, Nouvelles, Ilias VENEZIS, L'Harmattan

« A l'est de Samos la mer n'est jamais calme. En été le meltem commence à souffler très tôt. Le vent ne s'apaise qu'à la tombée du jour et alors, au large, dans la pure lumière du soir, surgissent, une à une, les lointaines îles du Dodécanèse: Kos, Kalymnos. Elles restent visibles le temps de la soirée, et ensuite elles retournent s'enfoncer dans le mer Egée d'où elles étaient venues.

Mais sur la montagne opposée, en Anatolie, à Mycale, la lumière, le mouvement, et les couleurs ne sont pas aussi éphémères que dans les lointaines îles du Dodécanèse. Quand le soleil décline derrière les montagnes de Samos, un long moment s'écoule avant qu'il ne commence à faire sombre. Pendant ce temps, Mycale est baignée de lumière: la même lumière claire et mouvante que sur l'Hymette, un peu plus trouble. Elle restera assez longtemps jusqu'à ce que, doucement, les ombres commencent à monter. Elles montent du bas de la montagne, de la mer, lentement et solennellement et la couvrent toute entière de leur silence. »

« Nous sommes des réfugiés, notre vie est difficile .»

Ilias Vénézis est un écrivain grec né à Aïvali, sur les côtes d'Asie Mineure en 1904, et mort à Athènes en 1973. Il est un des représentants les plus célèbres de la génération de 1922 qui dit sur un mode mélancolique et désenchanté le traumatisme de l'invasion turque subie par les territoires hellénophones de l'Empire byzantin. Son célèbre roman, Numéro 31328, publié en 1931, est un témoignage sur les souffrances endurées par les prisonniers grecs dans les camps turcs et sur le drame qu'a constitué l'échange des populations décidé par le traité de Lausanne en 1923.

Mer Egée est un recueil de nouvelles publié en 1941, lorsque l'occupant allemand envahit la Grèce. Comme bon nombre des ses prédécesseurs de la fin du XIXe siècle après l'indépendance grecque de 1821 (Eftialotis, Karkavitsas, Papadiamantis ), Vénézis privilégie le genre de « l'étude des moeurs », l'ηθογραφία, pour évoquer une Grèce des origines, rurale, pauvre, d'une simplicité homérique. Ce retour à une Grèce ancestrale soutient la préoccupation profonde qui vise à créer chez le peuple grec une conscience nationale et une possibilité d'identification à un hellénisme immuable, chaque fois qu'il est menacé. Tous ces auteurs sont attachés au genre de la nouvelle qui permet, plus que le roman, de montrer la confrontation d'un ou de quelques individus à une collectivité, qui représente les valeurs du monde grec. A bien des égards, Vénézis est à la fois un enfant de 21 et de 22.

« Un dauphin passait au large de Lios, à environ un demi mille. »

Chacune des brèves nouvelles qui composent le recueil se passe sur une île de l'Egée, comme si ces morceaux de terre posés sur l'eau constituaient un monde éloigné de la menace turque ou germanique et des problèmes inhérents au continent. Relativement protégées, comme la Crète « où les Turcs locaux étaient de pauvres diables qui ne savaient comment s'y prendre pour protéger leur prophète », les îles représentent l'hellénisme ultime, éternel, que la mer Egée façonne et conditionne. « L'esprit est là, à l'intérieur. A l'intérieur de ces humbles maisons blanches en bordure de mer, passe, de génération en génération, l'esprit de l'hellénisme le plus puissant, le plus fécond: le génie de l'archipel, l'esprit marin. L'élan perpétuel, l'attirance irrésistible pour le chant du voyage et de la chimère. Pour aller au-delà de l'horizon qui s'inscrit au bout de la mer. »

Les personnages qui animent ces nouvelles sont des gens issus du petit peuple, fils ou filles de marins, qui ont appris à s'accommoder de la violence et des dangers de la mer. « A l'extérieur de la petite fenêtre, tout en bas, la mer s'agite. Rien d'autre n'arrive jusque là, aucun bruit, à part son puissant grondement. Pendant des jours et des nuits interminables, depuis l'enfance, durant toute sa vie, elle a appris à écouter ce bruit. A écouter et à se taire, comme devant les icônes. Elle savait que son père luttait là-bas, au milieu des flots. »

Ils n'ont presque jamais de nom, ni presque jamais de visage, pour n'incarner qu'une idée du peuple grec dans son ensemble et ses tropismes. Les protagonistes y sont figés dans le mythe de l'âge d'or d'une Grèce commune à tous les Grecs, comme ces deux jeunes amoureux « Des gouttes d'eau de mer tremblent sur leurs corps et leurs visages. Le soleil les a hâlés, impitoyablement, on dirait deux statues de bronze rejetées par la mer: divinités de la santé et de la jeunesse. »

L'auteur s'exprime par aphorisme, use et abuse du présent gnomique, qui se meut en un présent d'éternité et de sérénité, mot dont il a d'ailleurs exigé qu'il fût gravé en grec sur sa tombe: γαλήνη. « Mais de cette bande de terre nue, on peut, l'été, voir le soleil plonger dans l'immensité de la mer. »

Parfois cependant cet équilibre se fissure, il suffit que le meltem souffle trop fort entre Tinos et Andros ou que l'Egée bouillonne pour que la menace d'un présent perturbé réapparaisse; l'ennemi turc est alors mentionné et l'évocation de l'hellénisme prend toute sa dimension militante et nationaliste. « Le professeur de musique fut chassé comme un malpropre. Cela ne suffisait pas aux habitants d'Aïvali, ils se mirent aussi à y faire revivre les tragédies de l'Attique. Ils firent jouer Hécube et les Perses, en fermant portes et fenêtres pour que les Turcs ne se doutent de rien. »

Les îles ne sont plus alors un microcosme épargné, d'ailleurs des signes troublants apparaissent: l'oiseau refuse de sortir de sa cage « Il tourna pitoyablement avec des sauts mal assurés sur le petit rebord. Mais aller plus loin, s'élancer et partir-cela non: le soleil brillait terriblement au-delà. », les prostituées qui tentent de s'échapper reviennent à leur maison close « -Eh! Puisqu'il nous fallait revenir...Puisque nous de pouvions que revenir...Pourquoi, alors, sommes-nous parties? », l'auteur évoque le continent, auquel les îles sont inexorablement attachées. « L'Acropole, le temple se détachait au fond, baignant dans la lumière du soleil. Vu de haut, vu de cette haute fenêtre donnant à l'ouest, le rocher, les ruines, forment une vision unique. »

Le passé ne peut entièrement effacer le présent, la mer ne peut occulter la terre. Toutes les nouvelles oscillent entre ces deux tensions: la possibilité de trouver un refuge dans un hellénisme insulaire et séculaire, doublée du sentiment que l'homme est libre comme un oiseau, d'une part « Une mouette plongea et de nouveau jaillit dans le ciel bleu. Une nouvelle sensation,-un oiseau qui s'élance libre, libre, un nuage s'éloigne, la mer à perte de vue- » et la présence de la terre, du lien, de la mort, d'autre part « Elle avait hérité des mes braves ancêtres la familiarité avec la mort, le lien profond avec la terre où nous sommes appelés à retourner, l'équilibre que notre conscience de l'avenir a troublé. »

« Et les rêves voyageaient sur les flots de la mer Egée. »

Malgré son ambivalence, sa cruauté envers les enfants qu'elle engloutit ou les hommes qu'elle rejette arbitrairement, « En vérité, tout laissait prévoir qu'il ne deviendrait pas un loup de mer. Il ne jouait pas sur la plage, il ne montait pas sur les caïques, il ne sortait pas avec les barques des pêcheurs comme les autres enfants de Tourkolimano. », la mer reste le plus sûr moyen d'échapper à la pesanteur du temps et de l'histoire récente ou immédiate. Les flots de l'Egée représentent à la fois la grandeur d'un passé à reconquérir mais aussi un espace infini hors du temps, qui permet de rêver librement. Seule la montagne, ou les lieux élevés, comme le mont Lycabette, concurrencent furtivement la mer comme espace naturel qui rend possible l'échappée onirique. Mais ce n'est rien en comparaison de l'Egée, porteuse de tout un réseau de mythes connus et de bien d'autres légendes, que l'auteur invente. Dans les dernières nouvelles du recueil, les arbres, les étoiles, les scorpions sont doués de parole. Les taureaux du Céramique surveillent la construction d'un caïque, et il n'est pas rare qu'un ange bleu survole la mer, puis disparaisse.

Parce qu'elle est le fondement même de l'identité grecque et qu'elle en porte les mythes et les rêves, la mer Egée rend à nouveau possible, pour tout un peuple meurtri, le dépassement et l'espoir. « Et la barque glissait toujours plus vers les eaux de Néapolis, et les rêves voyageaient sur les flots de la mer Egée. C'étaient les rêves d'une vie simple et sereine, que seuls peuvent envisager ceux qui ont le privilège de croire au futur, aux autres, de croire en eux-mêmes. »

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : Mer Egée, Nouvelles. Traduit du grec et annoté par Catherine Grigoriou.

Auteur : Ilias Vénézis

Editions : L'Harmattan

ISBN : 978-2-296-12660-2

Prix : 15,50€

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