LA VIERGE FROIDE ET AUTRES RACONTARS, Jørn RIEL, Éditions 10/18

Publié le par Mary B.

LA VIERGE FROIDE ET AUTRES RACONTARS, Jørn RIEL, Éditions 10/18

« Pour tout dire, Valfred adorait la nuit polaire. C'était une période totalement exempte de travaux pesants et de contraintes gênantes venant de l'extérieur. Pas de bateau, pas d'animaux,_à part le renard qu'il fallait chasser, bien sûr_ et peu de visiteurs. Pour peu qu'il ait de quoi se nourrir, la santé et le coeur à se rendormir, la période sombre lui allait comme un gant.

Une fois seulement au cours de sa longue existence en Arctique, Valfred était allé au-devant de la saison noire avec appréhension. Cet hiver là, certains problèmes de vessie le tourmentaient. »

Ces quelques lignes sont extraites de la nouvelle qui ouvre le recueil La vierge froide et autres racontars. Jørn Riel, écrivain, esquimaulogue, ethnographe et aventurier danois, donne à lire dans ses Racontars, qui forment une série, diverses histoires d'hommes, de chasseurs plus précisément, enfermés dans des baraques en bois quelque part au Groenland. Une carte parsemée de noms de lieux improbables est à la disposition du lecteur au début de l'ouvrage. Aussi utile que de savoir où se trouvent Charybde et Scylla pour comprendre L'Odyssée.

Mais ces récits (jubilatoires) s'inscrivent à la fois dans la tradition épique des histoires ancestrales transmises oralement, et dans le pittoresque d'un scandinave ailleurs lointain, un monde exclusivement masculin, où l'on boit jusqu'à rouler sous la table, où l'on hésite à dépecer un cochon parce que l'on en tombe amoureux, où l'on construit des chiottes avec la même rigueur esthétique que d'autres emploient à monter des gratte-ciel.

En somme, Jørn Riel réalise le syncrétisme génial d'être à la fois Homère et Bukowski.

« Des occupations plus utiles et plus ordinaires, n'est-ce pas? »

La banquise, des chasseurs mangeurs de gigot de renne, des tâches qui se répètent, une vie monotone, une nuit qui dure six mois, la neige, un froid à faire succomber le coq Alexandre un triste jour de février « Le 26 février fut une journée de gel intense. L'atmosphère était immobile et le froid mordant. L'air était vif à brûler les poumons. », tout concourt à installer ces personnages privés de presque tout dans le monde de l'utile et de l'ordinaire.

Pourtant, ce microcosme, observé avec une tendre acuité par l'auteur, semble à tout moment susceptible de basculer dans une douce folie, si bien que les nouvelles du recueil créent chez le lecteur un sentiment de vertige, une sensation étrange d'instabilité, comme si rien ne devait être pris pour argent comptant.

Que croire? Qui croire? Emma, qui exerce la profession loufoque de « vierge froide à Ålborg » n'a jamais existé, mais sans rien, ni personne, ces hommes finissent par croire aux histoires qu'eux-mêmes inventent et racontent. « Et c'étaient là des randonnées magnifiques. Il imaginait Emma assise sur le traîneau, adossée au montant dans sa nouvelle fourrure de renne à lui, et lui-même courant derrière le sac de traîneau, lui pinçant de temps à autre ses beignets aux pommes. »

Rien de moins ordinaire donc que l'univers de Jørn Riel où le mirage d'une femme s'échange contre un dragon tatoué dans le dos, où les coqs deviennent philosophes « Ils aimaient philosopher de concert .», où les cercueils renferment des vivants, parce que trop saouls, les amis laissent le vrai cadavre glisser sous la table, où Halvor mange son copain Niels en ignorant qu'il converse depuis Noël avec le cochon Oscar.

Ainsi s'écoulent les hivers en Arctique, quand la solitude et l'eau-de-vie rendent fou, « quand l'obscurité bloque toute perspective aussi bien dans la tête des bonshommes que dehors. »

Quand ils dégueulent, rotent, chient, peut-être ces chasseurs sont-ils les lointains cousins des marins rabelaisiens du Quart Livre, mais des marins sans océan, prisonniers des glaces. « La froid se fit plus mordant. D'abord le fjord gela, puis la neige s'installa et peu à peu la mer s'emplit de glace et se solidifia. » Pourtant Pantagruel et ses compagnons pourraient avoir prononcé les mêmes « mots de gueule » que ces chasseurs polaires.

D'autre part, ces descriptions de beuverie ainsi que l'évocation triviale du corps masculin n'est pas sans rappeler l'écriture de Miller ou de Bukowski, la noirceur désespérée en moins. Au contraire, on savoure à longueur de page des interventions d'auteur tendrement ironiques, comme chez un autre des maîtres de la littérature nordique, Arto Paasilinna.

Décidément trop de monde sur la banquise. « Il y a certaines années où l'on ne supporte pas de voir du monde, et Niels et son compagnon avait eu pas de mal de visites l'année précédente; ils étaient sans doute passablement fatigués de ce va-et-vient. » D'ailleurs, ces héros, comme Museau, « capable de tuer un ours à mains nues » se fatiguent vite des obligations sociales liées aux tournées d'hiver dans les baraques voisines. « Il avait parlé sept jours et sept nuits. Il était maintenant fatigué et avait le voix enrouée. Le huitième jour, au réveil, il sentit que maintenant il était vide, que maintenant il n'avait plus rien à dire. Le besoin de solitude à nouveau se faisait pressant. »

Là-bas la guerre se déclare parce qu'un voisin malveillant empêche l'autre d'emprunter ses « tinettes » et de « sentir à nouveau la planche finement rabotée sous les fesses ». Le conflit sanglant paraît inévitable. « A dater de ce jour, ils n'allèrent plus aux W.-C. qu'armés. »

Affreux et sales « Valfred mâchait le steak avec lenteur et précaution, de ses trois dents rescapées de ses années d'Arctique. », mais aussi parfois méchants, ces hommes savent ce qu'ils veulent. Le lieutenant Hansen, qui tente d'imposer de nouvelles règles, en fait l'amère expérience, abandonné au fond d'une crevasse par une portion de nuit polaire. Mais comme dans la plupart des contes, tout est bien qui finit bien: ces héros du froid réussissent à nouveau à vivre heureux, utiles et ordinaires, même s'ils sont les seuls à le croire.

« C'est de la putain d'Histoire Universelle ou je ne m'y connais pas . »

Les Racontars de Jørn Riel s'apparentent à des anecdotes, histoires éphémères sans lendemain, sans queue de renard ni tête de phoque, que l'on dévore aussi vite qu'un feuilleton, le plaisir de la causerie en plus. D'ailleurs, l'auteur pose la question fondamentale suivante: « Que diable peut-on faire quand la première fille publique est à des milliers de kilomètres? ». Que faire en effet sinon raconter des histoires, les transmettre, les colporter, au gré du vent hurlant des tempêtes ?

Mais dans ces nouvelles, l'anecdotique et le fugace ne sont que de façade, ces hommes portent en eux l'histoire universelle de la solitude, de la fragilité du lien qui les unit et de la grande question de l'amour et de l'altérité, mystère qui laisse ces chasseurs perplexes. « Il venait d'aborder quelque chose de rare, pour ne pas dire inaccessible dans le monde du nord-est du Groenland, et il lui fallait manier cette bombe avec précaution. La femme devient en Arctique une entité lointaine et imaginaire, à laquelle on ne fait allusion qu'avec des tournures et vagues et prudentes. »

Jørn Riel est en quelque sorte un aède du pôle, dont les histoires, par-delà le folklore, parlent à tous. Les chasseurs de l'Arctique confondent toujours la belle Emma avec une reine des neiges, comme les marins homériques sont incapables de résister aux Sirènes, comme Aude s'effondre quand on lui annonce la mort de Roland. Cette esthétique de la répétition et de l'attente procède du plaisir des littératures de l'oralité, ou de « l'auralité » pour reprendre le mot de Paul Zumthor dans son Essai de poétique médiévale. Ces Racontars, qui se diffusent sur la banquise pour le plaisir de l'oreille et dont les personnages sont toujours les mêmes, figés dans leurs caractéristiques et leurs fonctions symboliques, rejoignent la tradition épique. Les tempêtes, les rennes, les glaces, les neiges et même l'alcool participent du même nécessaire souffle épique, (le pneuma de l'épopée grecque), traditionnel et inévitable, que celui qui se donne à lire chez Homère ou dans les chansons de geste.

« Ce genre de choses peut vous tomber dessus n'importe quand dans l'année». L'été vient aussi sur l'Arctique, lisez d'urgence cette glaciale épopée, avant que la neige ne fonde.

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : La vierge froide et autres racontars

Auteur : Jørn RIEL

Editions : 10/18

ISBN : 978-2-264-02294-3

Prix : 6,10 €

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