LA MER ET L'ENFANT, Sabine HUYHN, GALAADE Éditions

Publié le par Mary B.

LA MER ET L'ENFANT, Sabine HUYHN, GALAADE Éditions

« C'est quoi l'amour maternel, l'instinct maternel? Jusqu'à aujourd'hui, je ne peux répondre à cette question. Tout ce que je sais, c'est que ce n'est pas inné. L'être humain n'est pas né avec le don de naviguer sur les sinuosités et pourtant nos parcours ne se déroulent jamais en ligne droite. Ton existence est une erreur, une tache dans la mienne, aussi énorme qu'une montagne de conformité contre laquelle j'ai buté depuis plus de trente ans. »

Au cours des 150 pages que contient le premier roman de Sabine Huynh, la narratrice, Magda, s'obstine à dire l'indicible: l'absence totale d'amour d'une mère pour son enfant et l'infanticide. C'est à son journal, qu'elle prénomme Estelle, et qui se confond avec son bébé, que cette femme confie comment elle a assassiné sa fille en la laissant se noyer. Le texte parvient cependant à éviter deux écueils majeurs: rappeler de trop prêt de récents faits-divers et dissoudre son personnage principal dans un trop facile « Médéeisme ». Si cette femme était semblable à la plus célèbre des mères monstrueuses de l'Antiquité, nous pourrions nous abriter derrière le confort du mythe pour en conjurer la cruauté. Trop simple. La tueuse est tombée amoureuse, puis enceinte, loue un appartement, passe ses vacances au bord de la mer. Elle est partout, elle est n'importe qui, et sa banalité la rend plus effrayante encore. Sabine Huynh choisit d'utiliser tout au long du récit le point de vue interne. Impossible donc d'échapper à la vision du monde, de la vie et de la maternité de cette singulière héroïne. Dix-huit jours en immersion dans la tête d'un être trop humain pour nous rester étranger.

LA MER ET L'ENFANT

« Nous passions l'été dans une petite ville côtière lugubre, elle s'appelait Saint-Clair. »

Saint-Clair est une ville d'eau, à la fois lieu principal du récit, scène de crime, et symbole du confinement de la vie de province qui n'est pas sans rappeler l'univers de Claude Chabrol. Comme dans ses films, le mal ne s'immisce jamais mieux que dans un « endroit pour cartes postales. ». De la même manière, le passage à l'acte est y préparé par une forme d'insoumission à un système honni, dominé par le bourgeois et le prêtre. «L'épicerie, la pharmacie, l'église: au feu! »

Comment la narratrice ne se sentirait-elle pas profondément humiliée par Saint-Clair et ses « moeurs irréprochables »? Toutes les mères « parfaites et satisfaites » semblent s'y liguer contre elle pour renvoyer l'héroïne à son drame: celui de pas savoir tenir, ni aimer tenir, son rôle de mère. Le personnage de l'épicière n'est-il pas un des éléments déclencheurs du passage à l'acte? Le meurtre, comme un moyen de s'opposer à cette « mére araignée », à cette « écoeurante matrone », un acte de rébellion antisocial, anti-bourgeois, anti-système.

D'autre part, situer l'action dans une station balnéaire permet à l'auteur de développer la riche thématique de l'eau, qui travaille tout le récit sous diverses formes: vagues, pluie, larmes. La narratrice dit « vouloir prendre le large ». Elle hésite d'ailleurs entre disparaître et faire disparaître. Avoir perdu les eaux pour perdre l'enfant dans l'eau? Lui faire rendre vie pour reprendre la sienne? Le noyer pour le baigner à jamais dans le liquide amniotique infini de la mère symbolique universelle? « Le faire, puis prendre le large, disparaître à jamais de ta vie. Non, il serait plus juste de dire que toi tu disparaisses de la mienne, puisque tu n'avais pas encore eu de vie, alors que moi, j'en avais une avant ton arrivée... ». Qui plus est la narratrice ne vit pas la noyade de la petite fille comme un crime, mais comme une délivrance ultime, un accouchement de soi à soi. « La liberté suprême consiste à ne vivre que pour soi-même.»On le voit, l'auteur laisse au lecteur le soin de tisser lui-même tout ce réseau de symboles entre la mer, berceau universel, la grossesse et la maternité.

Dans le roman, le mer semble en tous les cas une puissance inquiétante, semblable à une déesse primitive (le meurtre est désigné par les termes de « sacrifice » et d' « offrande ») ambiguë et froide, peut-être le double de la narratrice. Après tout, la mer tue l'enfant. « Elle m'enserrait, m'étouffait, tentait de me briser. » Mer abusive?

LA MÈRE ET L'ENFANT

Le titre du roman porte en lui le mot « mère », mais amputé de sa rime féminine. Il résume à lui seul à quel point le fait de devenir mère ne va pas de soi. Il est indéniable que ce roman contient une réflexion sur la maternité, et l'amour maternel. « A part une lassitude sans fond, je ne ressentais absolument rien en la regardant ou en la prenant dans mes bras. Constat d'échec total. » Peut-être cet ouvrage est-il une mise en fiction de tout un courant de pensée féministe récent qui vise à déconstruire la notion d'instinct maternel. Le célèbre livre d'Elisabeth Badinter L'Amour en plus paru en 1980 à ce sujet avait beaucoup agité l'opinion. L'amour d'une mère pour son enfant n'y est pas présenté comme allant de soi, ni comme un sentiment inné, mais comme une pure construction sociale.

Pour montrer à quel point la relation mère/enfant est compliquée, Sabine Hyunh parvient d'une manière assez subtile à ne jamais glisser dans l'analyse psychologique facile et caricaturale. Cette impossibilité d'aimer est expliquée, par plusieurs facteurs, mais ces raisons sont disséminées dans la roman sans insistance. L'héroïne, Madga, porte le nom d'une grand-mère gazée dans un camp de concentration, si bien que l'affirmation de sa propre identité en est troublée. « En plus du fardeau de ma vie, j'ai dû traîner celui des générations passées. Tous les antécédents, les vécus, les conflits historiques. » D'autre part, la narratrice entretient des relations compliquées avec sa propre mère, comme si de mère en fille, ces femmes étaient incapable de s'aimer. « Ma mère s'est adressée à moi en portugais jusqu'à sa mort. Cette langue était celle du mépris qu'elle me balançait à la figure. »

Magda semble détester se langue maternelle, comme elle déteste sa mère. Pourtant, l'auteur met en exergue du roman un quatrain de F. Pessoa, un des plus grands auteurs lusophones, sinon le plus grand, comme si la langue honnie et l'auteur adoré étaient les symboles même du difficile rapport à la mère, rejetée et aimée à la fois. En ne parvenant pas à s'approprier la langue maternelle, Magda est incapable, lorsqu'elle devient mère à son tour, de trouver un langage adéquat pour s'adresser à son enfant au point de ne pouvoir le nommer. « Quand l'enfant est né, je n'ai pas su le nommer. Pendant les deux premières semaines de sa vie, il était sans nom, je lui en voulais trop pour l'accueillir dans ma vie. » La petite fille est toujours d'ailleurs appelée « l'enfant », l'infans, petit être non encore pourvu de la faculté de parler.

On voit donc comment, petit à petit, l'analyse psychologique est supplantée dans le roman par une réflexion plus large sur le langage de la mère à l'enfant, ainsi que sur l'identité en général et sur la place que l'on occupe dans une famille. « Quand j'ai senti qu'il allait me quitter, je lui ai fait un enfant. L'enfant n'était pas désiré. L'enfant est mort. »

LA MÈRE HAIT L'ENFANT

Tout au long du roman Sabine Huynh déconstruit tous les clichés de l'amour maternel en utilisant la stratégie de l'inversion. À l'expression de l'amour maternel inconditionnel se substitue celle d'une haine irrépressible. « La plage était déserte. Je t'ai déposée dans le sable gris et sale. Tu me regardais en pleurant. Je t'ai haïe de toutes mes forces. » A toutes les mères qui trouvent que leur enfant est le plus beau, Magda oppose son regard impitoyable sur la laideur du sien. « J'étais toujours étonnée que tu étais encore là quand je revenais sur terre, en train de me fixer avec tes petits yeux de fouine triste. Comme je détestais ton regard sur moi. » Le regard du bébé (qui établit une partie de la relation mère/enfant dans les premiers jours de la vie) est assimilé à une velléité de jugement et d'intrusion dans la vie de sa mère. Le seul futur que cette mère imagine pour son enfant, c'est celui de sa perte. « J'ai imaginé une multitude d'accidents possibles. » On note aussi un renversement du rapport de force entre l'adulte et l'enfant, le bourreau et la victime « C'était toi le monstre: tu me contrôlais impitoyablement. »

Dans une lettre qu'il adresse à Magda le père résume ainsi l'infanticide:« Ton acte irréparable et incompréhensible a tranché définitivement le cordon entre ta personne et l'espèce humaine, voire animale. »

En lisant ces passages, où l'on devine par quel processus psychique la meurtrière en vient à passer à l'acte, on sent que l'auteur vit l'écriture de l'indicible comme une expérience et une gageure d'écrivain, inédite jusque là. Le personnage de ce roman, en écrivant à sa fille morte, non seulement atomise la figure de la mère idolâtre qui communique avec l'absente (comment ne pas évoquer ici les Lettres de la Marquise de Sévigné adressées à Madame de Grignan) et réalise pour de bon, en produisant dix-huit lettres nécessairement mortes, ce que Kafka appelle, en parlant de toute correspondance, « une conversation avec un fantôme ».

La seule production dont Magda se sent la mère, c'est précisément de son journal, qu'elle nomme son« bébé ».« Si maman ne se repose pas comme il faut, elle ne pourra pas bien s'occuper de son bébé »

Avant d'allumer le gaz et de ne jamais l'éteindre, Magda met son journal au congélateur. Comprenne qui pourra.

Mary B.

Informations sur le livre :

Titre : La Mer et l'Enfant

Auteur : Sabine Huynh

Editions : Galaade Editions

ISBN : 978-2-35176-091-8

Prix : 14€

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